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28/02/2011

Mais qui détient donc le pouvoir? Tant que la confusion des pouvoirs embrume leur lisibilité, la première puissance l'exerce au quotidien.

Où se trouve le Pouvoir dans l’Union européenne à 27 membres ?

Par Florence Chaltiel*, le 27 février 2011  Imprimer l'article  Information sur l'article

* Professeur de droit public, IEP Grenoble. Responsable de la Filière carrières publiques. Rédactrice en chef de la Revue de l’Union européenne. Déléguée à l’Agence nationale de la Recherche
Le vocable présidentiel est sans doute trop présent dans les traités européens pour que l’identification du Pouvoir dans l’Union européenne soit aisée. Clarifier les missions de chacun, faire état des décisions et de leurs processus régulièrement, sont deux conditions nécessaires même si non exhaustives, de l’identification, la lisibilité et la légitimité d’un pouvoir réel mais mal perçu.

LE vocable présidentiel est sans doute trop présent dans les traités européens pour que l’identification du Pouvoir dans l’Union européenne soit aisée. Jugeons !

« En fait, Lisbonne, ça change quoi ? »

Une des innovations du traité de Lisbonne est l’instauration d’une présidence durable du Conseil européen, pour deux ans et demi renouvelables. Ce président est élu par le Conseil européen à la majorité qualifiée.

Mais cette présidence n’est pas la seule. Les Etats ont décidé de maintenir le principe d’une présidence tournante pour le Conseil de l’Union, organe majeur de décision dans le processus européen. Ainsi, la présidence des formations du Conseil, à l’exception de celle des affaires étrangères, est assurée par les représentants des États membres au Conseil selon un système de rotation égale, dans les conditions fixées conformément à l’article 236 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (art. 16.9 du TUE).

« J’ai mal à mes articulations... »

Comment s’articulent ces deux présidences, qui portent sur les deux organes intergouvernementaux de l’Union : Conseil européen et Conseil ? Selon les textes, le premier ne dispose pas de pouvoir législatif, tandis que le second l’exerce avec le parlement européen. Cependant, la distinction entre les deux est peu aisé, et l’habitude prise de parler de la présidence tournante de l’Union risque de faire perdurer en coutume ce que le texte cherche à gommer sinon à supprimer… à moins que l’exercice de ses fonction par les présidents successifs du Conseil européen n’infléchisse la donne. On peut néanmoins en douter d’emblée, sans même préjuger des capacités dudit président. Car ce dernier à face à lui 27 présidents, lors des Conseils européens. Or, le contexte de crise internationale montre le poids fort des Etats lors des Conseils européens.

« Et votre poids ? »

Le lieu de pouvoir semble alors se trouver davantage dans les Etats que dans les instances européennes stricto sensu. Pour être plus exact, il faudrait même dire que le lieu de pouvoir se trouve dans certains Etats plus que dans d’autres. Le Conseil européen du 4 février 2011 est éloquent à ce titre. Le Conseil s’est illustré par une orientation nette dans le sens des conditions fixées par l’Allemagne pour accompagner les décisions prises en matière d’aide des Etats en difficulté. Présidence européenne, mais présidences européennes de l’Union, ainsi pourrait-on résumer la situation émanant du traité de Lisbonne, à l’heure d’une crise économique et financière majeure

D’autres présidents sont européens : le président de la Commission européenne, le président du Parlement européen, le président de la Banque centrale européenne… autant d’acteurs qui participent à la direction des affaires de l’Union européenne.

« Peut-être y a-t-il d’autres facteurs... »

Enfin, il est des acteurs, ne relevant pas du champ lexical présidentiel européen, qui n’en sont pas moins des protagonistes essentiels du Pouvoir européen. Ce sont tous ceux dont la participation au processus de décision est significative : le pouvoir d’initiative de la Commission, le pouvoir de délibération et d’adoption du Parlement européen et du Conseil de l’Union. Dans ce triangle, le Parlement n’a, au fil des traités, cessé de gagner du « pouvoir ». De simples consultations, obligatoires ou facultatives, la notion de codécision du Parlement et du Conseil s’est finalement imposée dans le traité de Maastricht. Ladite procédure de codécision s’est à la fois simplifiée et étendue depuis lors. On l’appelle aujourd’hui, sous l’empire du traité de Lisbonne, par un mimétisme étatique certain, « procédure législative ordinaire ».

« Voilà un paradoxe ! »

On peut dire que le parlement européen s’est battu, dans l’application, comme dans la révision des traités, pour obtenir un véritable « pouvoir législatif ». Le pouvoir des Etats demeure sans aucun doute, par l’absence de possibilité du Parlement d’imposer un texte que le Conseil de l’Union ne voudrait pas. Cependant, il ne faudrait pas penser que le Conseil n’est qu’un reflet d’un pouvoir étatique pluriel. Il l’est, mais il est aussi, quelque peu paradoxalement, une illustration de mécanismes de « pouvoir supranational ». Le principe de vote à la majorité qualifiée en est l’exemple par excellence. Par ce système, l’Etat membre perd, son pouvoir de dire « non ». D’ailleurs, les débats longs et houleux sur les réformes successives du vote à la majorité qualifiée en témoignent. Le traité de Lisbonne reprend à son compte un élément de lisibilité du traité constitutionnel : la définition de la majorité qualifiée à partir d’un vote favorable de 55% des Etats représentant 65% de la population.

« Mais, il faudra attendre encore un peu… »

Cependant, bien que le traité entre en vigueur le 1er décembre 2009, le nouveau système de vote entrera en vigueur au mieux en 2014, au pire en 2017.. et encore, si les Etats – maîtres des traités – ne décident pas d’une nouvelle révision. Ce n’est pas une hypothèse d’école lorsqu’on sait comment les Etats se sont mis d’accord pour revenir finalement sur la réduction du nombre de commissaires. Rappelons qu’ils décident ainsi alors que l’on cherche des pistes pour que le peuple irlandais, qui avait initialement rejeté le traité de Lisbonne, vote à nouveau. Il suffira d’utiliser une base juridique que les Etats avaient imaginé d’emblée, permettant de changer le nombre de commissaires. Cette réforme ne devait, en vertu du traité, n’entrer en vigueur qu’en 2014. Les Etats ont donc le temps d’adopter le texte pertinent, et nul doute que l’unanimité requise pour cette disposition sera aisément trouvée. Il s’agit sans conteste d’un enjeu de pouvoir majeur, puisque nonobstant le caractère officiellement supranational du mandat de commissaire européen, les Etats tiennent à avoir « leur commissaire ». C’est, dans le même temps, une formidable reconnaissance de ce que la Commission européenne est devenue un vrai « lieu de pouvoir », sans quoi la bagarre ne serait pas si rude.

« Et les gens comme vous et moi ? »

Outre ce triangle à l’équilibre fragile, on serait incomplet sur les lieux de pouvoirs dans l’Union européenne en omettant d’évoquer la société civile, dont le traité de Lisbonne consacre l’existence dans son titre entièrement dédié à la notion même de démocratie européenne, mais aussi la Cour de justice de l’Union européenne, dont les premières décisions avaient pu être qualifiées de « putsch » juridique.

Sur la société civile, les groupes d’intérêt, ou lobbies ont rapidement eu conscience que des enjeux de « pouvoir » se créaient à Bruxelles. Leur présence très forte est encore une fois le témoin du déplacement du lieu de pouvoir. Il a même fallu légiférer afin de moraliser la présence des groupes d’intérêts en marge du jeu institutionnel.

Sur la Cour, on peut dire que ses décisions, d’abord critiquées, sont pourtant de plus en plus et de mieux en mieux respectées par les Etats et par leurs juges, devenus « juges de droit communs » du droit européen. Là encore, le lieu de pouvoir se déplace vers le juge, européen, et national. Ce dernier a pour mission d’écarter la loi, expression de la volonté générale, au profit de la norme européenne, que le traité de Lisbonne appelle enfin acte législatif ».

« Des citoyens ? »

En somme, il semble indéniable qu’une grande partie du pouvoir des Etats s’est déplacé vers l’Union européenne, mais que celle-ci dispose de trop de lieux de pouvoirs pour être suffisamment lisible par ses partenaires et par ses citoyens. Or ce sont ces derniers, les citoyens, qui devraient être les premiers. Qui dit pouvoir, en démocratie, dit pouvoir du peuple. Certes, il n’existe pas encore de « peuple européen ». Pourtant nous soutenons la thèse de la naissance progressive de ce peuple, condition sine qua non de la réussite du projet européen. Si en bonne logique, il est en construction, dans la pratique, le chemin à parcourir apparaît encore long. Prenons la logique : un pouvoir législatif est à l’œuvre, le Parlement européen est un colégislateur, il est élu par la communauté des citoyens de l’Union qui, où qu’ils résident, peuvent non seulement voter, mais se présenter aux élections européennes. Il est interdit aux partis politiques de siéger par nationalité. Certes, on l’a vu, ce Parlement n’est pas le seul acteur du pouvoir de décision, mais il en est un acteur clé.

« Une affaire de ressenti… »

Prenons la pratique et le ressenti des citoyens : ils votent peu aux élections européennes, ce qui laisse entendre qu’ils n’ont pas conscience du pouvoir de ce Parlement, ils sont souvent critiques à l’égard de l’Union européenne, comme en témoignent les référendums négatifs, la crise les a rendu encore plus méfiants vis-à-vis de l’Union européenne. Pourtant le Pouvoir européen existe, le Peuple européen en puissance le sait sans se l’approprier. A qui revient la responsabilité d’un hiatus persistant entre pouvoir supranational et référence nationale ?

*

Comment faire se rencontrer le nouveau lieu de pouvoir à l’échelle européenne et l’ensemble des peuples européens ? On ne saurait donner de recette miracle mais observons combien nos élus européens sont peu présents sur la scène médiatique qui est le relai incontestable de l’information. Si les élus européens s’engageaient à des comptes rendus publics plus réguliers, la connaissance européenne progresserait et sa transparence ne pourrait être mise en doute. Les ministres nationaux sont aussi, ne l’oublions pas, des acteurs du jeu de prise de décision européenne. S’ils faisaient un point régulier en Conseil des ministres avec communiqué de presse à large diffusion, la conscience se ferait progressivement qu’un ministre est un ministre de l’Etat mais aussi un ministre-membre du Conseil.

Enfin la Commission, souvent objet de critiques – excessives ou fondées, selon les situations- a un défi à relever, consistant à mettre en évidence son pouvoir d’initiative, à proposer des mesures allant dans le sens de l’intérêt général européen, en mettant les Etats face à leurs responsabilités.

Clarifier les missions de chacun, faire état des décisions et de leurs processus régulièrement, sont deux conditions nécessaires même si non exhaustives, de l’identification, la lisibilité et la légitimité d’un pouvoir réel mais mal perçu.

Copyright Février 2011-Chaltiel/Diploweb.com


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La Revue de l’Union européenne, dont F. Chaltiel est rédactrice en chef, sur le site de l’éditeur Voir

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L’Iran proteste contre le logo «raciste» des Jeux de Londres

Le logo des JO de Londres continue de faire parler de lui. Après sa laideur et son coût, il aurait maintenant un caractère «raciste», d'après le Comité olympique iranien.

SI - le 28 février 2011, 16h02
LeMatin.ch & les agences

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L’Iran a protesté auprès du Comité international olympique contre le logo officiel des JO de Londres en 2012, le jugeant "raciste". Une démarche que le Comité d’organisation a qualifiée lundi de "surprenante".

Selon Téhéran, on pourrait lire dans le logo le mot "Zion" (Sion, en anglais), a rapporté l’agence de presse ILNA. Ce logo multicolore, déjà très controversé pour diverses raisons depuis qu’il a été dévoilé en 2007, intègre notamment les chiffres "2012" d’une manière stylisée qui pourrait permettre de les lire comme les lettres Z, I, O et N, selon le Comité olympique iranien.

"L’utilisation du mot Zion pour élaborer le logo des Jeux olympiques 2012 (...) est un acte totalement révoltant", a affirmé le président du Comité olympique iranien Mohammad Aliabadi, dans une lettre au président du CIO Jacques Rogge, citée par ILNA. "Malheureusement, nous voyons tous que les prochains Jeux olympiques font face à un grave défi (...) provoqué par l’esprit raciste de certains", a ajouté M. Aliabadi.

Si le CIO "ne prend pas des mesures pour résoudre cette question, cela pourrait affecter la participation de plusieurs pays, dont celle de l’Iran qui insiste sur un certain nombre de principes et de valeurs", a ajouté M. Aliabadi dans sa lettre à M. Rogge.

"Le logo de Londres 2012 représente l’année 2012 et rien d’autre. Il a été lancé en 2007 après des tests et des consultations et nous trouvons surprenant que cette plainte soit faite maintenant", a réagi un porte-parole du Comité d’organisation de Londres 2012.

Le logo des JO de Londres avait déjà suscité un flot de critiques notamment pour sa laideur et pour son coût qui aurait avoisiné les 400 000 livres (plus de 603 000 francs). Les organisateurs l’ont défendu en affirmant qu’il était "moderne, audacieux et souple", et à même de plaire aux jeunes.

16:29 Publié dans Sport | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : www.lematin.ch

Barbarie, civilisation… Nous oscillons sans cesse entre l'un et l'autre.

Andreï Konchalovski : « Nous sommes dans un tramway qui roule vers l'abîme »

Une rétrospective du célèbre metteur en scène de théâtre et de cinéma russo-américain Andreï Konchalovski s'est déroulée avec succès au centre artistique Barbican de Londres. Les spectateurs ont visionné des films-culte tournés par le cinéaste en Union soviétique et en Russie au cours des cinquante dernière années, depuis le désormais classique Le premier maître (1965) jusqu'à l'ultramoderne Gloss (2007). Pourtant, Andreï Konchalovski est moins passé aux yeux du public anglais pour un classique du cinéma que pour un philosophe moderne issu de l'école européenne, jonglant habilement avec les citations de Rousseau, Saint-Simon, Dostoïevski, Herzen, Fellini et Huxley. Rencontre avec un homme qui se dispute avec les théoriciens en vogue de la culture et réfléchit avec sérieux à des notions telles que la barbarie, l’impossibilité du progrès et la place de la Russie dans la civilisation contemporaine.
Andreï Konchalovski : « Nous sommes dans un tramway qui roule vers l
Crédits photo : Elena Ageeva

    Qu'est-ce qui a dicté le choix au sein de votre vaste filmographie pour la rétrospective de Londres ?

 

Il n'y a pas de hasard. J'avais à l’esprit qu'il fallait des œuvres de différentes époques. L'année dernière, une importante rétrospective de mes œuvres s'est tenue à Paris, intitulée « La Russie d'Andreï Konchalovski ». J'ai alors compris que tous les films que j'avais tournés en Russie et dans l'Union soviétique reflètent l'état de la société, même si je n'ai jamais fait de films politiques.

 

Même le Premier maître ?


 

Même le Premier maître n'est pas un film politique. Certes, il possède une forme politique, mais par son contenu il évoque l'homme et les problèmes liés à la tragédie de la condition humaine.

 

Quelles époques de la conscience russe sont soumises au jugement des spectateurs londoniens ?


 

Un des films est prérévolutionnaire, Oncle Vania. Le Premier maître, c'est la révolution, même si l'action se déroule en Asie centrale, après tout l'Asie centrale et la Russie sont des frères jumeaux. Et comme on ne m'autorisait à montrer que quatre films, j'ai aussi choisi ce que les Anglais n'avaient pas vu, ces œuvres reflètent la dialectique de la société russe. La maison de fous, c'est la perestroïka et la guerre de Tchétchénie, un film qui a été taxé d'antirusse, car les Tchétchènes y sont dépeints non comme des bandits, mais comme des gens dotés du droit de se tromper, comme tout le monde. Et enfin, Gloss.

 

Gloss, c'est la Russie contemporaine ?


 

Disons que j’y montre ce qui s’est passé quand les Russes ont ressenti la force de l'argent. Dans la Russie prérévolutionnaire il y avait de l'argent, et dans l'Union soviétique il a disparu. Le seul argent, c'est celui que vous aviez dans la poche. Rien à voir avec maintenant : des banques, des crédits… Dans les années 2000, l'argent est réapparu, et les gens ont senti son pouvoir. L'homo sovieticus a pété les plombs.

 

Ce type d'homme particulier, pouvez-vous le définir ?


 

Au fond c'est un homme russe, mais guidé par la mentalité soviétique : « avoir sa part du gâteau ». L'homme occidental, et même l'homme russe prérévolutionnaire, ne possédaient pas ce désir, parce qu'il n'existait pas une telle absence de toute possibilité, comme pendant la période soviétique. Il y avait deux restaurants pour tout Moscou. Combien y en a-t-il actuellement? Lequel choisir? La liberté pose bien un problème, celui du choix. Gloss est dans un certain sens un film sur l'effondrement. C'est la décadence d'un état barbare. Ce n'est même pas l'Empire romain, c'est soit « avant », soit « après ». J'avais pensé une comédie, mais finalement c'est une satire. Au début c'est marrant, puis ça fait peur. Je ne sais pas si les Anglais vont le comprendre.

 

Les Français et les Russes l'ont-ils compris ?


 

Je ne sais pas, des gens en qui j'ai confiance disaient : « Saisissant et dégoutant ». « Incroyable, mais horrible ». Je suis content que ce film blesse. Un tel film ne peut pas ne pas blesser.

 

Toute rétrospective est une tentative de montrer et de penser un chemin créatif. Quel a été ce chemin pour vous ? C'est une évolution en ligne droite, une progression, ou une route circulaire, le long de laquelle vous revenez constamment vers les mêmes questions ?


 

Pourquoi employer ce terme? Nous utilisons ce mot dans un contexte ancien, dans le contexte des positivistes européens, Rousseau, Saint Simon… Je ne crois pas dans le progrès, je crois dans l'évolution. Il y a un philosophe anglais, John Gray, qui dit que les technologies sont cumulatives, que le progrès existe dans la science. Mais l'éthique est non-cumulative, elle ne s'amoncelle pas. C'est-à-dire que l'éthique humaine ne peut pas avancer vers le progrès, et l'homme restera à jamais à mi-chemin entre l'animal et l'ange. Et ces instincts animaux conjugués aux besoins d'idéal propres à l'homme débouchent au final sur ce qu'on nomme l’humanisme. Mais à tout moment, les acquis dans le domaine de l'éthique peuvent s'effondrer. Nous sommes condamnés à nous trouver à jamais à la limite de l'effondrement des idéaux et de l’éthique. Barbarie, civilisation… Nous oscillons sans cesse entre l'un et l'autre.

 

Et où nous trouvons-nous actuellement ?


 

La civilisation européenne s'enfonce actuellement dans la barbarie moderne, c'est-à-dire la décadence de l'éthique, des mœurs, avec la toute-puissance de l'argent, la disparition des acquis dans le domaine de la peinture, de la musique, du cinéma.

 

Vous en faites vous aussi partie, de cette barbarie ?


 

Comment en serait-il autrement ? Mes spectateurs sont presque tous morts. Cette phrase n'est pas de moi, mais de Fellini. Ils se promenaient avec Bondartchouk dans Rome, et sont entrés dans un cinéma. On projetait un film de Fellini, et il n'y a avait que deux personnes dans la salle. Bondartchouk a demandé : « Où sont les spectateurs ? ». « Mes spectateurs sont morts », a répondu Fellini. C'est un fait objectif. Tout le monde a peur de le reconnaître, comme on craint de reconnaître l'existence du réchauffement global ou la nécessité de limiter la cupidité humaine au moyen de l'État. Nous nous enfonçons dans la barbarie.

 

Et comment en sortir ?


 

Il n'y a pas de recette miracle.

 

La beauté ne sauvera donc pas le monde ? Et la Russie ?


 

Toutes ces questions sur l'avenir de la Russie sont secondaires. La Russie est à la périphérie de la civilisation européenne, et en raison de notre caractère provincial nous voulons être occidentaux, nous déployons des efforts incroyables en ce sens : grosses voitures, vêtements, tout ce que je filme dans Gloss. Mais nous copions la forme. Et l'essence de l'Ouest, c'est-à-dire des valeurs éthiques, actuellement soumises elles aussi à la corrosion, restent à l'écart de la conscience russe. C'est pourquoi une secrétaire russe veut gagner à l'occidentale tout en travaillant à la russe.

 

Mais il est peut-être temps de comprendre que copier l'ouest, ce n'est pas la bonne voie pour la Russie ?


 

Bonne ou mauvaise, montrer la voie à la Russie est impossible. L'homme apprend de ses erreurs, l'État aussi. Imiter est de toute façon incorrect. J'ai l'impression que la Russie possède un potentiel immense, mais pour le déceler et l'exploiter, il faut un jardinier de très haut niveau.

 

Alors, il y a quand même des chances ?


 

Etant donné que la Russie est à la périphérie de la philosophie judéo-chrétienne, elle ne doublera pas les pays occidentaux sur la route de la crise. Huxley a dit que l'Ouest allait vers la crise en Rolls Royce, et les Russes en tramway. Et comme nous sommes en tramway, il nous reste quelques valeurs du XIXe siècle : l'amour pour le théâtre, pour les livres, on lit, on se dispute, on discute du sens de la vie. Il y a belle lurette qu'on ne parle plus de ces choses en Europe! Au temps de Herzen ou de Dostoïevski on n'en parlait déjà plus! On ne parle que d'argent. Mais en Russie il reste un besoin pour les choses spirituelles, qui ne pénètre pas partout de façon homogène dans la société, mais reste très fort. Et c'est précisément parce que nous sommes en retard que nous sommes forts.

 

La Russie a-t-elle besoin de démocratie dans ce cas ?


 

Il n'y a pas de mouvement vers la démocratie en Russie. Ceci est dû au fait que les conditions nécessaires à la création de la bourgeoisie n’ont jamais été réunies en Russie. La bourgeoisie, ce n'est pas le panier de la ménagère, mais la conscience d'un besoin d'indépendance politique vis-à-vis de l'État. La bourgeoisie européenne s'opposait à la monarchie. D'où les parlements, les lords, les guildes, la république florentine, les villes, le droit de Magdeburg et mille autres choses qui n'ont pas existé en Russie. Les capitalistes russes dépendaient du tsar, ils n'avaient pas besoin de liberté politique. Même aujourd'hui, ils n'ont pas besoin de liberté politique. Dès que l’un d'eux réclamait de la liberté politique, il finissait en prison. C'est pourquoi il n'y a pas de bourgeoisie, mais une oligarchie.

 

Peut-on changer cela, ou ici aussi, il n'y a pas de recette miracle ?


 

Je trouve que c'est une situation très intéressante. Il faut comprendre ce qui constitue une valeur dans la société russe, dans la mentalité russe, pour pouvoir influer sur cette évolution culturelle. Il faut un endoctrinement, un lavage de cerveau. En Europe le lavage de cerveau s'est déroulé pendant des siècles, quand est apparu Luther, alors qu'en Russie il faut tout commencer à partir de zéro.

 

S'inspirer de l'Occident ? Vous passez beaucoup de temps en Europe, en Angleterre, vos enfants étudient ici, vous voulez leur inculquer ces valeurs ?


 

Oui, en Angleterre le respect de la personnalité est très important. Et je voudrais que mes enfants soient éduqués là où il existe un certain égalitarisme dans les relations entre les gens.

 

Mais un respect exagéré de la personnalité et l'individualisme mènent à une solitude incroyable en fin de compte.


 

Tout à fait.

 

Ça ne vous fait pas peur ?


 

Non je n'ai pas peur, l'homme au fond est solitaire, mais il ne le comprend pas.

 

NB : le film que j'ai adoré et qui reste mon préféré est "Runaway train". Le titre de cette note illustre bien ce film.

15:42 Publié dans Film, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ria novosti