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02/08/2011

Quelle nouvelle de Libye, dont on n'entend plus parler? La guerre n'intéresse plus les média et lui préfèreraient les manifs syriennes?

Libye – Où nous conduisent les Quatre âniers de l’Apocalypse ?

Verbatim :: Lundi, 1 août 2011 :: Jacques Borde  

Libye – Où nous conduisent les Quatre âniers de l’Apocalypse ?

Q – La question quant à la Libye, aujourd’hui, n’est-elle pas : rester pour quoi faire ?

Jacques Borde – En effet. Et, là, les Européens cachent de moins en moins leurs intentions, qui, en plus, divergent selon les pays…

Q – De quelle manière ?

Jacques Borde – En gros, nous avons trois catégories. Primo, les attentistes. Secundo, les lâcheurs. Tertio,les jusqu’au-boutistes. !

Catégorie 1. Les attentistes. En gros, les velléitaires. Plus les États-Unis qui laissent faire, casant au passage leurs Sociétés militaires privées (SMP) dans la boucle. Business is business. Sans de véritables forces insurgées, elle auront du mal à imposer une solution militaire sur le terrain. Mais, les Américains sont sûrs d’une chose : il faudra les payer ! Probablement, les Européens et les pétromonarchies du Golfe. Toujours ça de gagné ! Et, naturellement, les États-Unis, qui n’ont pas digéré d’être placé devant le fait accompli d’une guerre anticipée par les Britanniques et les Français, n’ont de cesse de manier le chaud et le froid. Ainsi, l’Assistant Secretary of State for Near Eastern Affairs, Jeffrey D. Feltman[1], fait, innocemment (enfin, tant que faire se peut) la navette entre insurgés et loyalistes pour tenter de faire avancer les choses. Quant au Chairman of the US Joint Chiefs of Staff (CJCS, chef d’état major interarmes US), l’amiral Michael Glenn Mike Mullen n’a pas craint de lancer à la cantonade que l’Otan était actuellement dans une « impasse » en Libye. Même, si « À long terme, je pense que c’est une stratégie qui fonctionnera (et permettra) de chasser Kadhafi du pouvoir », a affirmé l’amiral Michael Mullen. Comme de bien entendu, et comme le pensait certainement l’auteur de cette petite phrase assassine – sacré Mike ! – c’est le mot « impasse » qui aura fait la Une des media…

Catégorie 2. Les lâcheurs. Là, il suffit de pointer ceux qui tirent leur révérence : les Norvégiens (et les Belges, très certainement) qui vont se retirer du dispositif aérien. Les Italiens qui rappellent à la niche leur porte-aéronefs, le Garibaldi, etc. Mais, aussi quelque part les États-Unis lorsqu’ils retirent au Charles-de-Gaulle des moyens comme leurs avions de transport G-2A Greyhound !

Catégorie 3. Les jusqu’au-boutistes. Au premier rangs desquels, le Royaume-Uni et la France. À défaut de liquider réellement Kadhafi – et ça n’est pas faute d’essayer – ils tentent de faire passer l’option d’un « après-Kadhafi », qu’ils appellent de leurs vœux, sans eux-mêmes trop savoir ce que cela veut dire, et présentent comme « le job de l’Union européenne ». Sauf, bien sûr que personne (à part eux-mêmes) ne les a mandatés pour cela. Et que, in fine, le soufflé a du mal à prendre ! Nos ultras de la GBU et du tapissage de bombes façon Warden ont, à cet égard, un problème majeur. En effet, contrairement aux allégations des Je Suis Partout de la bien-pensance germanopratine, la situation sur le terrain leur échappe de plus en plus…

Q – Comment cela ?

Jacques Borde – Manque de moyens. La guerre est une grande consommatrice. Soit d’hommes : c’est l’option 1914-1918 où on lâche des régiments entiers sous la mitraille, en espérant la rupture. Soit de matériels.

Or, le constat n’est pas brillant. En dépit de la présence de plus en plus nombreuses de contractors – nos bons vieux mercenaires de l’ère néo-coloniale revisités par les corporate companies anglo-saxonnes – les insurgés pro-occidentaux s’avèrent toujours aussi peu aptes à conserver les maigres gains territoriaux gagnés par d’autres ! Ainsi, l’offensive partie du Djebel Néfoussa s’est-elle arrêté, pour ainsi dire, là où elle avait commencé. À Brega, contrairement à l’onanisme médiatique de quelques spécialistes, rien de consistant ne s’est passé. Et, à Misrata, chacun a gardé, peu ou prou, ses positions. Pire, depuis l’élimination du général Abdel Fatah Younès, ses partisans sont entrés en dissidence par rapport aux autres courants de la rébellion. Et son fils, en rupture de ban avec le controversé CNT, semble-t-il, ferait à nouveau brandir la bannière verte kadhafiste par ses hommes ! Et, même à Benghazi, les combats ont repris entre insurgés et loyalistes. Pas de quoi fêter la victoire à court terme, vous vous en doutez bien.

Q – Et du point de vue matériel ?

Jacques Borde – D’abord, une remarque générale. Le tout-aérien, SEUL, n’a jamais marché. D’ailleurs, les thuriféraires de John Ashley Warden III et de sa théorie des Cinq Cercles devraient le relire avec attention, il a, de lui-même, indiqué les limites de sa méthodes. Et, quand bien même, le déroulement de la Guerre de Libye, ne colle pas à ses thèses, notamment lorsque Warden écrit que « Contrairement à Clausewitz, la destruction des armées de l’ennemi n’est pas l’essence de la guerre; l’essence de la guerre est de convaincre l’ennemi d’accepter votre position, et combattre ses forces militaires est au mieux un moyen pour une fin, au pire un gaspillage total de temps et d’énergie »[2].

Comparez les dires de cet authentique stratège aux logorrhées d’un Longuet ou d’un Juppé, vous aurez une petite idée de l’abyssale ignorance de nos matamores hexagonaux !

Comme l’a écrit l’Institut de Stratégie Comparée, analysant la Théorie de la Paralysie stratégique définie par Warden, « Le thème principal de The Air Campaign[3] est que la puissance aérienne possède une capacité unique à réaliser les objectifs stratégiques de la guerre, avec une efficacité maximum et un coût minimum. Sa flexibilité, son allonge et sa vitesse intrinsèques lui permettent de s’élever au-dessus des forces de surface engagées dans la bataille sanglante, et de frapper bien au-delà d’elles sur tout l’éventail des capacités de l’ennemi, d’une manière vive et décisive. Au centre de ce thème est le concept clausewitzien du centre de gravité de l’ennemi, défini par Warden comme “ce point où l’ennemi est le plus vulnérable et sur lequel une attaque aura le plus de chance d’être décisive”. L’identification correcte de ces centres de gravité est l’étape initiale critique de la planification et de la conduite des opérations militaires ».

C’est peu de dire que nos stratèges de comptoirs n’ont rien identifié de précis, en dehors des lieux de résidence les plus connus de Kadhafi. Apparemment, le fait d’avoir aplati sous les bombes tout ce que l’Otan pouvait étiqueter comme « cible militaire », n’empêche toujours pas la machine de guerre loyaliste de remplir son office. À défaut d’atteindre un Premier Cercle par trop mobile – comme l’ont montré les déplacements continus de Kadhafi, la dernière semaine – Londres et Paris se sont enfoncés dans un conflit où ils s’avèrent incapables de « convaincre l’ennemi d’accepter » leur position, et n’ont d’autre choix que combattre « ses forces militaires » qui est, aujourd’hui le « gaspillage total de temps et d’énergie » cité plus haut.

Autre cible très wardenienne : les moyens de communication. En l’espèce les media classiques : radios et télés. Pas très Human Rights like, tout ça ? Mais qu’importe, l’Otan s’est donc échiné à détruire tout ce qui ressemblait à une antenne satellite de la TV publique libyenne à Tripoli, Syrte, etc. – avec au passage, ceux qui pouvaient vivre dans les bâtisses en question, et comme les raids otaniens sont majoritairement nocturnes !… – afin de « réduire le colonel Kadhafi au silence » rapportait le quotidien du soir parisien. Mais si c’est le Je Suis Partout vespéral qui le dit, c’est que ça doit être vrai, non ? Hop ! Encore raté ! La télévision se reprenait à émettre, dès le lendemain matin.

Ceci sans parler du Quatrième cercle, la population civile, qui est matraqué nuit et jour, en violation évidente de la Charte des Nations-unies. En pure perte également. En effet, les rassemblements pro-Kadhafi n’ont jamais été aussi fréquents que fréquentés…

Q – Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ?

Jacques Borde – Pour l’emporter, il eut fallu pour nos stratèges, comme l’a écrit Warden, que « la composante aérienne » franco-britannique soit cette « force clef » capable d’« atteindre le Centre de gravité de l’ennemi ». Raté ! De ce fait même, l’Axe atlantique s’est avéré incapable « de faire changer l’état d’esprit du commandement ennemi ». Pourquoi ? En raison de son incapacité à imposer « à ce commandement et/ou à son système un niveau adapté de paralysie ». Quant à « l’état d’esprit » des populations, le fiasco onusien est tout aussi patent. Il a, certes, « changé » à terme, mais pas dans le bons sens…

Mais, il ne faillait pas être un grand génie militaire pour comprendre que la guerre aérienne de Londres et Paris n’allait pas marcher. Il suffisait, pour nos Quatre âniers de l’Apocalypse que sont MM. Cameron, Sarkozy, Hague et Longuet, de se pencher sur les travaux du Centre de Doctrine d’emploi des forces (CDEF), notamment ses brillantes analyses sur la Guerre des 34 Jours au Liban de 2006, pour comprendre qu’une guerre aérienne trouve facilement ses limites. Ou de relire les écrit du secrétaire général adjoint du Hezbollah, Cheikh Na’ïm Qâssem, parfaitement explicite à ce sujet…

Q – Cela n’est pas rattrapable ?

Jacques Borde – Je ne vois pas comment. Qui va aller combattre au sol ? De plus, les moyens de cette guerre aérienne commencent sérieusement à faire défaut.

Et, là j’en reviens à ce que je vous disais au début de mon propos : seule La Catégorie 1, les durs conduits par MM. Cameron, Sarkozy, Hague et Longuet tentent de se donner encore les moyens de cette guerre. Mais, là aussi, fatalitas ! Il faut faire avec ce que l’on a sous le pied. Ainsi, côté britannique, mise au régime sec par les économies budgétaires, la Royal Navy peine de plus en plus à tenir ses engagements.

Ce qui ne surprendra pas le patron d’icelle, l’amiral Mark Stanhope, qui a tiré à boulets rouges sur la dernière Revue de Défense stratégique et a appelé le gouvernement de Sa Très Gracieuse Majesté à ne pas aller trop loin. « La poursuite de l’effort louable d’efficacité ne doit pas mettre en péril la livraison de nouvelles capacités maritimes, capacités que nous cherchons à préserver », a, notamment, averti. le Premier lord de la mer. Et « La Royal Navy qui émerge de la revue est petite, avec un évident trou de capacité en matière de porte-avions ».

D’un point de vue opérationnel, les opérations en Libye ont montré les dégâts causée par les restrictions budgétaires. Alors que le nouveau porte-avions britannique ne sera pas opérationnel avant 2020, le retrait prématuré du porte-aéronefs HMS Ark Royal et de ses Sea Harrier FRS.2/FA.2 fin 2010 apparaît désormais comme une tragique erreur, car il a privé la Royal Navy de sa force de projection aéronavale. Celle-ci aurait, notamment, pu être engagée en Libye. Comme l’a noté, le site Meretmarine.com, « A défaut, la marine britannique, qui est pour la première fois de son histoire moins puissante que son homologue française, s’est contentée d’envoyer le porte-hélicoptères HMS Ocean. Une force de frappe aéromobile bien peu impressionnante car le bâtiment ne compte à son bord que quelques Apache »…

Q – Donc on manque drastiquement de moyens ?

Jacques Borde – C’est cela. Et lorsque les pays – et encore pas tous – de l’Otan essaient d’achever le plus vite possible leur calamiteux engagement en Libye, ils doivent le faire avec des moyens de plus en plus réduits. Notamment après les retraits norvégien et italien. La Norvège, l’un des huit pays – sur vingt-huit, en clair, une minorité – de l’Otan à avoir pris part à l’opération Protecteur unifié met fin officiellement à sa participation à la mission aérienne, ce jour, lundi. Dans les faits, les quatre derniers chasseurs F-16AM de sa Luftforsvaret[4] engagés en Libye ont effectué ce week-end leurs dernières sorties, Oslo ayant expliqué ne pas être « en mesure de continuer plus longtemps une mission aussi lourde ».

En fait, en Norvège comme ailleurs, la plupart des Otaniens pensaient que l’intervention en Libye, lancée en février 2011, ne durerait que quelques semaines. Raté !

Du coup, il a fallu compenser les dernières défections ? Londres a donc renforcé sa contribution en rajoutant quatre chasseurs Tornado GR4 à son dispositif, compensant le retrait des appareils norvégiens. Mais pour combien de temps encore ? Des officiers britanniques ont averti que leurs forces, présentes en Libye et en Afghanistan, risquaient elles aussi d’atteindre leurs limites.

Q – Que va faire l’Otan ?

Jacques Borde – Il serait plus juste de dire : que peut faire l’Otan ? Le sait-elle elle-même ? « Nous avons toujours dit qu’une solution politique était nécessaire pour mettre fin à la crise, mais nous avons également dit que nous continuerions notre opération militaire aussi longtemps que nécessaire » a tenté d’expliquer une porte-parole de l’Otan, Carmen Romero. « Kadhafi ne peut pas jouer la montre contre nous » a-t-elle ajouté. Or, c’est ce que le Guide libyen fait à merveille. Et le temps joue largement en sa faveur…

Q – Pourquoi ?

Jacques Borde – Parce que la cohésion de l’Alliance atlantique sera, de nouveau, mise à l’épreuve en septembre 2011, lorsque s’achèvera le second mandat de 90 jours dont elle dispose pour sa petite Guerre en Libye. Certes, les États-Unis ont fait circuler l’idée d’un nouveau mandat à l’Otan, qui ne serait cette fois pas limité dans le temps, selon des sources proches des discussions. « Cela mettrait nos procédures en phase avec notre message, à savoir que nous resterons aussi longtemps que nécessaire », a expliqué un responsable de l’Otan. Mais, l’adoption d’un tel mandat à durée indéterminée est cependant loin d’être acquise, certains pays devant le faire valider par leurs parlements. Déjà que les participants actuels à la via factis contre la Libye ne sont pas nombreux à se bousculer au portillon lorsqu’il s’agit d’engager hommes et matériels…

Q – Kadhafi est-il encore un obstacle à toute solution négociée ?

Jacques Borde – Plus maintenant. L’idée que Mouammar Kadhafi puisse rester en Libye, dans un « oasis dans le désert » (sic) n’est plus rejetée que par les seuls insurgés. En fait, les alliés, dans leur ensemble, n’ont jamais été clairs à propos du sort final à accorder au colonel Kadhafi. Certains pays ont toujours été réticents à l’idée de réclamer son départ. Même les Juppé et Longuet ont dû avaler leurs chapeau et ont renoncé à faire du départ du Guide de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire socialiste un préalable.

Reste que si – et c’est, de jour en jour, plus probable – l’option qui se dessine ne conduit pas à une disparition du régime en place à Tripoli, Britanniques et Français risquent de payer très cher – économiquement, je veux dire – leur jusqu’au-boutisme et leur aveuglement. Nos quatre âniers de l’Apocalypse risquent de devoir conduire leur troupeau au bord d’un maigre ruisseau, lorsqu’ils s’agira d’aller se rassasier aux agapes d’une Libye à rebâtir.

 

Note(s) :
[1] Sous-secrétaire d’État américain chargé des affaires du Proche-Orient.

[2] Air Theory for the 21st century, in Battlefield of the Future. 21st Century Warfare Issues, Air & Space Power Journal. 1995.

[3] L'ouvrage central de John A. Warden.

[4] Luftforsvaret, ou Royal Norwegian Air Force (RnoAF).

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