Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

10/08/2011

La marque "Chiquita" condamnée pour financement des paramilitaires colombiens. Alors la banane US...? Et l'Allemande du Burundi?

Les Chiquita Papers: comment une entreprise américaine a financé les paramilitaires colombiens
Damien Spleeters, journaliste indépendant belge, s'est plongé dans les 6.000 pages du dossier. Chiquita, en finançant à la fois les guérillas et les paramilitaires colombiens, a contribué non seulement au narco-trafic mais aussi, et surtout, à la perpétuation de graves violations des droits humains.
- Au port d'Almirante, Panama, en 2002. REUTERS/Alberto Lowe -
L'AUTEUR
Damien SpleetersJournaliste indépendant basé à Bruxelles. Vous pouvez le retrouver sur Twitter et sur Facebook. Ses articles
 
 

«Entre 2002 et 2006, on enregistre près de 20.000 homicides par an en Colombie, la très grande majorité imputable à la violence sociopolitique. Les paramilitaires sont responsables de plus de 60% de ces assassinats, tandis que 25% sont attribuables aux guérillas. Ils sont aussi responsables de la grande majorité des 3,5 millions de déplacés par la guerre. Les paramilitaires sont ainsi les principaux artisans de la plus grave crise humanitaire de l’hémisphère, autant par la quantité que par la brutalité de leurs actions.»

Philippe Dufort, Paramilitarisme et scandale de la parapolitique en Colombie, 2007.

 

Si vous avez lu Cent ans de solitude, du prix Nobel de littérature colombien Gabriel García Márquez, vous vous souvenez sans doute de l'épisode du massacre des bananeraies. Le 6 décembre 1928, les travailleurs en grève de la United Fruit Company se réunissent sur la place municipale de Ciénaga, dans le Magdalena colombien, pour exiger une réponse à leurs revendications syndicales. L'armée ouvre le feu sur la foule. Le chiffre de 3.000 morts est avancé.

Ça serait un euphémisme de dire que la United Fruit Company fait simplement son business en Amérique latine, puisque c'est à elle qu'on doit l'expression «république bananière».

En 1989, la société américaine se rachète un nom et une réputation et devient la Chiquita Brands International.

En Colombie, elle sera connue sous le nom de sa filiale Banadex jusqu'en juin 2004, date à laquelle Chiquita liquide Banadex mais continue d'être implantée dans le pays par l'intermédiaire de Banacol. Comme s'il suffisait de changer de nom pour changer d'identité.

De 1997 à 2004, Chiquita Brands International a financé, à hauteur de 1,7 million de dollars, les Autodéfenses paysannes de Córdobaet Urabá(ou Autodéfenses Unies de Colombie – AUC), un groupe paramilitaire colombien considérée comme une organisation terroriste depuis le 10 septembre 2001. C'est la première fois qu'une société américaine est inculpée pour avoir financé le terrorisme.

Tout en invoquant l'extorsion, Chiquita plaide coupable et collabore avec la justice américaine. En mars 2007, un arrangement est trouvé: Chiquita, qui a financé une organisation terroriste, s'en sortira avec une amende de 25 millions de dollars répartie en cinq paiements de 5 millions chacun. (La vente de Banadex rapportera plus du double à Chiquita. En échange du deal entre Chiquita et le Department of Justice, il n'y aura pas d'accusations criminelles, ce qui complique la perspective d'un procès en Colombie et l'extradition éventuelle des responsables.)

REUTERS/Alberto Lowe

Au port d'Almirante, Panama, en 2002. REUTERS/Alberto Lowe

Peu après l'annonce du verdict, le correspondant du journal colombien El Tiempo écrivaitdepuis Washington que «l'ONU et les dirigeants communautaires de l'Urabá souhaitaient que cet argent aille à la Caisse nationale d'indemnisation des victimes, pour aider les personnes touchées par les crimes des paramilitaires». Les victimes étaient souvent les travailleurs mêmes des plantations.

Chiquita, en finançant à la fois les guérillas (Farc et ELN) et les paramilitaires colombiens, a contribué non seulement au narco-trafic mais aussi, et surtout, à la perpétuation de graves violations des droits humains: déplacements forcés, kidnappings, tortures et meurtres.

Bien que l'enquête du ministère de la Justice américain, dans l'accord conclu avec Chiquita en 2007, ait consacré le fait que cette dernière n'aurait retiré aucun bénéfice des paiements effectués aux paramilitaires colombiens (et aux guérillas avant 1997), le quiproquo semble assez clair.

Que s’est-il passé?

Le 7 avril 2011, grâce au Freedom of Information Act (FOIA), la National Security Archive publie près de 6.000 pages de documents remis à la justice par Chiquita. J'ai plongé le bras dans la merde jusqu'à l'épaule. Ça m'a pris deux mois pour remonter à la surface avec quelques perles et beaucoup de données.

Oui, Chiquita a financé une organisation terroriste qui, dans sa lutte contre les guérillas, a commis plusieurs massacres en Colombie.

Il y avait certainement intimidation–Chiquita opère dans une partie du pays où les services de sécurité peinent à assurer leur propre sécurité– et l'entreprise américaine réalise assez rapidement qu'il allait falloir passer des accords avec les guérillas (dans un premier temps) si elle voulait continuer ses affaires en Colombie.

Tout commence dans les années 1990. Dès cette époque, selon les documents étudiés, l’entreprise verse de l’argent à l’armée colombienne, mais aussi, et en plus grande quantité, à la guérilla.

En 1997, le vent tourne, les paramilitaires prennent le contrôle de la région. Ceux-ci, avec la collaboration active de l'armée ou son accord tacite, opèrent dans la région en toute impunité.

Chiquita commence alors à les financer, encouragée par l'armée colombienne, via d'importants paiements à l'ordre de groupes Convivir, une sorte de milice légalement constituée pour lutter contre la guérilla mais qui échappe rapidement au contrôle du gouvernement colombien.

Pour Michael Evans, responsable du projet Colombie à la National Security Archive (l'institut qui publie les documents étudiés), c'est là qu'on entre en zone grise:

«Les Convivir sont considérés comme des groupes légaux par la plupart des gens. Ils en avaient entendu parler, ils savaient ce que c'était, qu'ils étaient des milices soutenues par le gouvernement. Il y avait au moins l'apparence qu'ils [Chiquita] donnaient l'argent à des choses licites. Bien sûr, Chiquita savait depuis le début que les paiements n'allaient pas aux Convivir mais que c'était simplement par ce biais que les paramilitaires voulaient être payés. Il y a comme une sorte d'ambiguité, mais c'est intentionnel. C'était l'idée. De cette manière, ils voulaient cacher le fait qu'ils finançaient, littéralement, des escadrons de la mort.»

Dans le «Justice and Peace Process» (processus de désarmement des paramilitaires), certains anciens responsables de groupes paramilitaires confessent ce genre de pratiques, où Chiquita serait loin d'être une exception.

Plusieurs procès suivent leur cours. Dans l'un d'entre eux, des milliers de Colombiens ont introduit une action en justice aux États-Unis contre Chiquita, affirmant qu'ils avaient été torturés ou que des membres de leur famille avaient été tués par les paramilitaires payés par Chiquita. Cette dernière avait tenté de mettre un terme au procès. Mais, le 3 juin 2011, le juge Kenneth Marra, en Floride, a autorisé sa poursuite.

Plongeons donc dans les Chiquita Papers…

La chronologie des Chiquita Papers • Cliquez sur +

1/ 1997-2004: les années AUC

Où l'on apprend que Chiquita versait de l'argent aux paramilitaires pour «assurer la sécurité» et où le nom d'Uribe est cité. Lire l'article

2/ 1991-1997: les années guérillas

Chiquita aurait versé, de 1991 à 2004, 794.394 dollars aux guérillas colombiennes. Lire l'article

3/ Le cas Otterloo

L'Otterloo est un bateau censé convoyer des balles en plastique pour le Panama, mais qui en réalité contenait 3.000 Kalachnikovs et de millions de munitions livrées aux paramilitaires colombiens. Lire l'article

4/ Michael Evans, l'homme qui a déterré les Chiquitas Papers

Interview de l'analyste responsable du projet Colombie au sein de la NSArchive. Ce «passionné de transparence et de responsabilisation gouvernementale» nous parle du projet Colombie au sein de la NSArchive, du Freedom of Information Act et de, tiens!... WikiLeaks. Lire l'article

Damien Spleeters

Les commentaires sont fermés.