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10/08/2011

Mais quel rôle réel aura joué l'Europe dans les Balkans depuis 20 ans? De simple domestique se contentant de pourboires.

Paul Garde : une Europe un peu brouillonne

(BRUXELLES2) L’été est propice aux réflexions et aux mises en forme de notes rassemblées qu’on n’a pas eu le temps de rassembler. En août 2008, je m’étais entretenu assez longuement avec Paul Garde, Un historien, professeur de linguistique slave à l’université de Provence, spécialiste des Balkans, auteur notamment de « Vie et mort de la Yougoslavie » (Fayard, 1992 rééd. 2000) ou de « Fin de siècle dans les Balkans 1992-2000. Analyses et chroniques » (Odile Jacob, 2001). Son point de vue sur la génèse des guerres yougoslaves et les diverses implications européennes reste encore aujourd’hui pleinement d’actualité et ce retour dans l’histoire permet de comprendre le rôle joué par l’Europe dans une région qui reste le creuset de la politique étrangère et de défense de l’UE.

Comparer les années 1990 et 2010 ?

Il y a une assez grande différence entre aujourd’hui et hier. En 1990-1091, les différents pays de la Communauté européenne avaient des positions différentes et ont conservé durant quelque temps de grandes différences. Il était tout à fait illusoire de penser qu’il pouvait y avoir une politique européenne. On ne s’en est pas aperçu au début. (…) Et on ne prêtait pas attention à cette région. L’Allemagne, par exemple, n’a commencé à s’intéresser à la question qu’avec la guerre en Slovénie. Genscher (le Ministre des affaires étrangères de l’époque) en mission, a du se dérouter sur la Slovénie (voir Mémoires). C’est à ce moment qu’il a pris vraiment conscience du problème. Comme en période révolutionnaire, en 1991, les choses changeaient à une allure folle.

« Au début (guerre en Slovénie), ca a marché. Car les deux parties en cause avaient le même intérêt à se mettre rapidement d’accord. Aussitôt après, çà s’est déglingué«

Mais il y a eu une réaction européenne ?

Oui. Au moment de la guerre en Slovénie, Jacques Poos a même dit « l’heure de l’Europe est arrivée ». Ca a marché car les deux parties en cause - la Slovénie et la Fédération yougoslave – avaient le même intérêt à se mettre rapidement d’accord, sur le dos de la Croatie d’ailleurs. L’intervention avait été décidée par la présidence yougoslave. Mais Milosevic avait reconnu qu’il avait intérêt à ce que la Slovénie s’en aille pour pouvoir écraser la Croatie. La plupart des grands pays européens sont grosso modo à peu près sur la même ligne. Il pourrait y avoir une politique européenne. Aussitôt après, çà s’est déglingué. En juillet 1991, les grands pays européens ont pris des positions opposées. Français et Britanniques se sont laissés entraîner par des préjugés datant de la guerre de 1914. Et (surtout) ils ont cru que la partie serbe agissait pour le maintien de la Yougoslavie. Alors que c’était tout le contraire. Milosevic voulait la destruction de la Yougoslavie. Ils n’ont pas vu, là, une agression. C’est le sens de la querelle entre Européens au second semestre 1991, Mitterand ayant ouvertement pris parti pour la Serbie tandis que L’Allemagne demandait reconnaissance de la Croatie. C’était un moment très, très dangereux. J’ai cru que l’Europe pouvait éclater. Ensuite, Mitterand, Major et Kohl ont compris qu’il était plus important de défendre une unité européenne, de reconnaître la Croatie, d’envoyer, fin 1991. Les décisions ont été efficaces dans une certaine mesure – avec un cessez-le-feu en Croatie – mais peu efficaces avec la guerre de Bosnie. On a alors retrouvé le même clivage. Et à nouveau, les pays européens ont pataugé.

Vous semblez sévère sur le rôle joué par Mitterand

Oui. Il y avait un aveuglement complet de Mitterand qui ne voyait pas l’agression et, de fait, encourageait l’agresseur. Fin novembre 1992, Mitterand rappelle à la Croatie sa participation au camp nazi pendant la guerre, pas la Serbie. Il y avait, côté français, un tropisme proserbe, un préjugé jacobin et une incompréhension pour tout ce qui est fédéralisme et une hostilité aux indépendances. Le remplacement de Mitterand par Chirac a été important. De même, que celui de Bush Père par Clinton. Ils ont fini par produire des décisions communes et décider d’une intervention commune pendant l’été 1995 – au bout de trois ans de guerre et de massacres – avec les accords de Dayton. Mais l’intervention décisive est venue des Etats-Unis (pas d’Europe). La Russie était alors hors jeu.

« L’Europe a eu pas mal d’initiatives
mais n’a pas réussi à se doter de moyens pour faire imposer sa volonté »

Finalement, le rôle des Européens … ?

L’Europe a eu pas mal d’initiatives mais n’a pas réussi à se doter de moyens pour faire imposer sa volonté. (…) Les pays européens ont beaucoup donné. Ils ont beaucoup fourni les troupes. Mais l’impulsion politique (et militaire) était américaine. En Bosnie-Herzégovine, c’est l’Amérique qui a joué un rôle essentiel. L’Europe a bien été sollicitée mais pour un rôle mineur : à Mostar. Toute la tactique a été menée par les USA, comme l’idée de réconcilier Croates et Bosniaques pour mieux lutter contre les Serbes. Et les exécutants civils étaient… Européens. Il y a toujours eu des gestionnaires européens. Cela a continué ensuite. En Bosnie et au Kosovo, tous les hauts représentants de l’Onu et administrateurs en chef étaient Européens. Mais ils agissaient sur mandat international. Avec une direction malgré tout américaine. Au Kosovo, en 1999, on assiste à la plus grande unanimité européenne. Chirac, Blair (qui a remplacé Major)… tous sont d’accord pour la guerre du Kosovo. La Russie ne comptait pas encore beaucoup, c’étaient les dernières années d’Eltsine. Le pays le plus réticent aurait été la Grèce. Les futurs membres (Roumanie et Bulgarie) ont accepté les décisions européennes – comme interdire aux Russes de survol du territoire – alors qu’ils auraient pu aider les Serbes.

Le jeu est-il le même ensuite ?

Fin des années 2010, les Etats-Unis sont empêtrés dans l’Irak (NB : et l’Afghanistan) et apparaissent impuissants. Alors qu’en 1990, ils apparaissaient avec l’Irak-Koweit, tout puissants. La Russie a repris du poil de la bête, avec Poutine, son jeu sur le gaz. La situation balkanique qui a conduit la guerre de 1914 – des grandes puissances opposées les unes aux autres avec chacune des clients balkaniques –, on a pu craindre un instant que çà se reforme, en 1991. Mais la cohésion européenne a été plus forte et le rôle américain restait fort. Cette configuration balkanique est en train de se reformer. L’UE et les USA sont embêtés car sur le plan local, on ne peut avoir qu’une solution, l’indépendance. Car on ne peut vraiment croire que le Kosovo redevienne sous la coupe de Serbie. Mais il y a une configuration internationale telle qu’ils craignent de proclamer cette indépendance, si la Russie - en train de redevenir une grande puissance – appuie la Serbie et conduit à la rendre plus intransigeante.

La carotte traditionnelle de l’Europe, celle de l’adhésion à l’UE, joue un rôle ?

Oui. Depuis 1995, et la fin de la guerre en Bosnie, l’Europe a joué un très grand rôle, à cause de ses projets d’élargissement. Depuis le début, tous les pays des Balkans n’avaient qu’un rêve, adhérer à l’Union européenne. L’Europe a posé des critères, notamment pour la collaboration avec le Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie (TPIY). Et les pays ont fait ce qu’ils ont pu pour se conformer aux critères. La Croatie, qui avait livré tous ses criminels sauf Gotovina, a ainsi subi l’interruption des négociations. Et Gotovina a été livré. Cela a été appliqué de façon brutale. Mais durant 10 ans, la volonté d’adhérer a été un des principaux atouts et leviers. Et cela continue encore un peu partout dans les Balkans. Mais on ne sait jamais. On a senti, coté serbe, certaines hésitations. La volonté, très forte un certain temps, a paru s’affaiblir. Il n’est pas sûr que la volonté d’adhérer à l’UE soit aussi forte, en particulier en Serbie. Ce risque d’affaiblissement est lié à la perte d’image des Occidentaux.

En Bosnie-Herzégovine, la situation reste plus difficile, vous croyez à un nouveau risque de conflit ?

Non. Le problème n’est pas militaire. Là depuis 1995, les troupes internationales sont présentes. Le statu quo est l’indépendance matériellement. Il est de fait indépendant et gardé par des troupes internationales. Franchement je ne crois pas au danger ou à un risque spécifique de guerre. Les gens en ont marre des aventures militaires. Le danger est la diplomatie russe (Abkhazie, Ossétie du sud, Transnistrie) au détriment Ukraine, Géorgie et Moldavie – et dans les Balkans avec la proclamation de la Republika Srbska. Mais elle pourrait cesser de participer aux instances communes. Ce qui poserait de sérieux problèmes diplomatiques.

« On n’a pas encore réussi à convaincre (et informer) les Serbes de toutes les horreurs
qui ont été commises en leur nom. »

Dans la politique d’élargissement, l’UE applique une politique trop rigoureuse, selon vous ?

Oui. L’UE devrait faire une entorse à certains de critères pour admettre autres Etats (Serbie, Albanie, Kosovo, Bosnie). Il faudra bien tôt ou tard que ces pays entrent. Mais il y a toutes sortes de problèmes : les réticences de certaines Etats (référendum en France), en Serbie, certains (radicaux) comme Kostunica défendent un rapprochement avec la Russie. On n’a pas encore réussi à convaincre (et informer) les Serbes de toutes les horreurs qui ont été commises en leur nom.

(entretien réalisé en août 2008)

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