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12/08/2011

Alors qu'une majorité d'Espagnols reste chrétienne, celle-ci se détache de l'Eglise. L'islam conquît leur pays dans une telle époque historique.

Madrid. JMJ : L’appel à la jeunesse

Benoît XVI veut s'appuyer sur les jeunes et sur l'Eglise espagnole pour ressourcer l’Europe chrétienne. Accepteront-ils d’assumer leur héritage catholique ?

C’est une tradition observée sans discontinuer depuis 1643 : les rois et les chefs d’État espagnols, ainsi que les hauts dignitaires du régime, vont chaque année à Saint-Jacques-deCompostelle pour invoquer la protection de l’apôtre Jacques lors d’une célébration dans la basilique qui lui est consacrée.

Le 25 juillet, Pilar Rojo n’a pas fait exception à la règle. Représentante du roi Juan Carlos et présidente du Parlement de Galice, elle a multiplié les appels au saint patron de l’Espagne a fin qu’il lui permette de retrouver « un nouveau souffle économique » et donne aux Espagnols « force, solidarité et honnêteté » pour surmonter la crise. Vue de France, la scène a de quoi surprendre. On imagine mal un représentant de la présidence de la République ou du gouvernement invoquer un apôtre pour aider au redressement du pays.

En Espagne, on ne plaisante pas avec la tradition,même si certains humoristes ont remarqué que l’apôtre Jacques allait avoir « beaucoup de travail cette année ». La presse a largement relaté cette cérémonie, ce qui illustre le rapport particulier, toujours vivant, que la société espagnole entretient avec la religion, alors que Madrid s’apprête à accueillir en grande pompe, du 16 au 21 août, les traditionnelles Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) créées par Jean-Pau lII et désormais présidées par Benoît XVI.

Les Espagnols continuent d’assumer leur héritage chrétien,même si la fréquentation des églises a diminué dans l’ensemble du pays et si certaines évolutions sociétales sont poussées très loin. Nombreux sont les villages et les villes, même sous administration socialiste ou anticléricale, qui continuent à célébrer les fêtes religieuses et la semaine sainte. À Barcelone et Madrid, la parade de l’Épiphanie, organisée le 5 janvier pour commémorer la présentation de l’Enfant Jésus aux Rois mages, attire chaque année des centaines de milliers de spectateurs.

L’Église a su conserver, au moins jusqu’à ces dernières années, une réelle influence dans la société, y compris au sein de la classe politique et de l’armée, notamment dans les états-majors. Josep Reniu, professeur de sciences politiques à l’université de Barcelone, en donne les raisons : « Aujourd’hui encore, une partie de l’élite du Parti populaire, vainqueur aux dernières élections régionales, est composée de sympathisants de l’Opus Dei ou entretient des liens avec les Légionnaires du Christ. Il existe un tronc commun entre le conservatisme de l’Église et celui du Parti populaire. » Et au sein de l’armée ? « Il est très difficile de l’évaluer. Il reste une certaine proximité entre les deux institutions, mais la disparition du service militaire obligatoire et les évolutions de la société ont changé beaucoup de choses. La nouvelle génération de militaires est issue de l’ère démocratique. »

Professeur d’histoire de la théologie à l’université de Navarre, membre du Comité pontifical des sciences historiques, le père Josep Ignasi Saranyana explique l’Église espagnole contemporaine par la guerre civile : « Entre 1936 et 1937, le coup d’État de Franco entraîna sept mois de révolution sanglante en Catalogne.De nombreux religieux et prêtres furent assassinés par les anarchistes. Après ces exactions, le clergé se tourna naturellement vers Franco, considéré comme son sauveur. Ce sentiment a perduré durant de nombreuses années. »

Josep Reniu partage ce point de vue : « L’idéologie franquiste s’appuyait à l’époque sur deux principes : l’anticommunisme et la défense de l’Église catholique. Ce qui a fait émerger le concept de national-catholicisme. » Reniu parle encore d’une« sorte de confusion » entre le franquisme et l’Église espagnole : « Dans les années qui suivirent, cela devint l’un des instruments du contrôle de la paix sociale. »

“La révolution des moeurs a été plus profonde en Espagne”

Le Vatican sait qu’il peut compter sur l’Église espagnole et sur l’Espagne, considérée comme l’un des bastions de la foi chrétienne en Europe. Sur 46 millions d’habitants, le pays compte 42 millions de catholiques, plus de 92 % de sa population ! Composée de 70 circonscriptions et de 22 890 paroisses, l’Église est présente sur l’ensemble du territoire, sur lequel veillent 126 évêques et 24 778 prêtres.

Malgré un léger fléchissement, l’enseignement catholique accueille encore 1 461 900 élèves et étudiants, répartis dans 5 535 établissements et universités. L’Église possède aussi 131 hôpitaux et dispensaires, une léproserie, 803 maisons de retraite, 391 orphelinats et garderies, 293 centres pour la famille et la protection de la vie et plus de3300 centres sociaux.

Ces chiffres impressionnants expliquent sans doute la présence répétée du pape en terre espagnole : il s’était déjà rendu à Barcelone en novembre 2010, pour dire aux Espagnols de continuer à faire vivre « leurs racines chrétiennes ». Même si c’est encore le cas, l’influence du catholicisme a subi des évolutions très diverses, selon les régions.

En Catalogne (7,5 millions d’habitants), on ne compterait plus que 6 % de catholiques pratiquants. Dans la plupart des paroisses de Barcelone, ville jeune et cosmopolite, les prêtres se plaignent de la moyenne d’âge élevée de leurs fidèles. Ils mettent leur hiérarchie en garde contre le risque de disparition de l’Église catalane. À Madrid, ville plus conservatrice et davantage centrée sur les valeurs de la famille, on compte 40 % de catholiques. La vie paroissiale reste importante,mais sans commune mesure avec celle du passé.

Au sein de l’épiscopat, certains prélats n’hésitent pas à dénoncer la responsabilité des socialistes, au pouvoir depuis 2004. Ils les accusent d’avoir tout mis en oeuvre pour saper la religion au bénéfice d’un « laïcisme dogmatique ». Unprêtre du diocèse de Barcelone se dit préoccupé : « Nous avons conscience des nouvelles aspirations de la société, mais le gouvernement socialiste de José Luis Zapatero ne nous a pas facilité les choses. Il a donné une image de la famille et de la sexualité en total décalage avec la morale chrétienne. Sous couvert de laïcité, il a clairement favorisé l’anticléricalisme. Cela a contribué à ce qu’un grand nombre de jeunes tournent le dos à l’Église. »

Le père Saranyana se montre moins pessimiste : « La révolution des moeurs de 1968 a été plus profonde en Espagne qu’en France, même si elle fut moins visible. Conduite par les enfants de ceux qui avaient vécu la guerre civile, elle a eu un impact direct sur leur désir de liberté. Il est difficile de savoir si les socialistes sont responsables de la déchristianisation du pays ou si c’est l’évolution des moeurs et la déchristianisation qui ont eu pour effet de voir émerger le socialisme. Mais il est certain que le parti socialiste espagnol a institutionnalisé le processus en militant par exemple en faveur de l’avortement ou du mariage homosexuel. »

Malgré les fortes divergences qui opposent le clergé au gouvernement socialiste, José Luis Zapatero se montre soucieux de ménager l’électorat catholique. Il a tenu à assurer le pape de sa très grande disponibilité à l’occasion de déplacement pour les JMJ.

Ces rencontres de Madrid vont concerner toute la société

Proche de Benoît XVI, le cardinal Antonio Rouco Varela a été l’un des artisans de cette“détente”. Archevêque de Madrid et président de la Conférence des évêques d’Espagne, il a multiplié les rencontres et les opérations d’influence auprès des dirigeants et de la classe politique espagnole. Figure de proue de l’Église, Mgr Varela a souligné que les autorités civiles avaient qualifié les JMJ « d’événement d’intérêt public exceptionnel ». Il n’a eu de cesse de répéter que ces rencontres concernaient « toute la société espagnole » et pas seulement les chrétiens.

Les autorités locales semblent l’avoir compris. Elles ont mis à la disposition des jeunes participants, venus du monde entier – un million de personnes sont attendues à Madrid – , de nombreuses structures publiques et des logements. L’ensemble des participants sera accueilli dans 5000 lieux différents (écoles, paroisses, familles). De son côté, l’Église a mobilisé de nombreux fidèles via ses réseaux paroissiaux, ses établissements scolaires et par le biais de ses nombreuses oeuvres et associations. Près de745 évêques et 13 400 prêtres animeront ces Journées, en s’exprimant en trente langues, épaulés par des milliers de volontaires venus de toute l’Espagne et de l’étranger. Le financement de ces JMJ 2011 sera assuré surtout à partir de dons de particuliers et grâce au soutien d’entreprises partenaires.

En dépit de cette effervescence dans les milieux catholiques, une partie de la jeunesse espagnole se dit assez peu concernée par la venue du pape. La crise économique sans précédent que connaît le pays a refroidi certaines ardeurs. Près de 45 % des jeunes actifs sont au chômage. Leur première préoccupation est de trouver un emploi. « La visite du pape ne revêt pas un intérêt politique majeur aux yeux des Espagnols, estime Josep Reniu. En d’autres circonstances, la venue du Saint-Père aurait suscité des manifestations du Parti populaire en faveur des valeurs de la famille. Cette fois, ce n’est pas vraiment le cas. »

En effet : on parle d’ailleurs assez peu des JMJ dans les médias nationaux, y compris dans les journaux conservateurs. « L’image de Benoît XVI est différente de celle de son prédécesseur, poursuit Josep Reniu. Sa vision conservatrice et moraliste ne correspond peut-être plus à la façon dont la société espagnole a évolué. C’est particulièrement vrai en Catalogne, où les gens sont davantage préoccupés par les questions liées à l’identité nationale que par la religion. »

Le cardinal Rouco Varela ne partage pas ce point de vue. L’archevêque de Madrid vient d’affirmerque la religion catholique recèle « des solutions pour dépasser toutes les crises actuelles » ! De Madrid, Emmanuel Razavi

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