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17/08/2011

De nombreuses personnes déchantent face au comportement laxiste voire compromettant de la Russie dans les crises internationales.

Europe – En finir avec une certaine russophilie ?

Verbatim :: Mardi, 16 août 2011 :: Jacques Borde  

Europe – En finir avec une certaine russophilie ?

Q – Vous vous en êtes pris en des termes très durs à la Russie, pourquoi ?

Jacques Borde – C’est à ses fruits qu’on reconnaît un arbre. « Absit reverentia vero »[1] (Ne craignons pas de dire la vérité), nous disait Ovide. Alors, allons-y !

Qu’à donc fait, géopolitiquement parlant, la Russie pour mériter qu’on s’intéresse à elle au point de la porter au pinacle ? Rien ! Ou pire, car RIEN serait sans conséquence. Dans les faits, elle a abandonné – et continue de le faire, lire plus bas les lignes à propos de l’OCS[2] – la plupart de ses alliés et n’a guère aidé l’Europe, sans parler de la France, à avoir une politique équilibrée au Levant, c’est-à-dire à nos portes. Lorsque le Président russe, Dimitri Medvedev, et son Premier ministre, Vladimir Poutine, poignardent Tripoli – et demain : Damas, n’en doutez- pas – c’est la politique arabe de la France, ou plutôt ce qu’il en reste, qu’ils poignardent aussi allègrement dans le dos. Et les rives de la Méditerranée qu’ils contribuent, par leur turpitude diplomatique, à mettre à feu et à sang. Merci pour nous !

Q – Vous n’exagérez pas un peu ?

Jacques Borde – Oh, non ! Lisez les âneries, probablement calculées, que nous pond la fine fleur de la diplomatie russe, et vous serez édifié…

Q – Vous avez des exemples ?

Jacques Borde – Parfaitement. En dépit de protestations verbales sans autre portée que d’occuper inutilement les disques durs de nos ordinateurs, Il est, maintenant, clair que Moscou a rejoint la croisade des pays occidentaux. De fait, la prose, poutinienne ou autre, sur la méchante Alliance atlantique n’est que du verbiage sans le moindre intérêt !

Q – Pour vous que représente Poutine ?

Jacques Borde – Rien. C’est un politicien russe – un apparatchik, plus précisément – qui essaie de préserver son image à des fins électorales. C’est son droit le plus strict, et je ne me mêle pas de la vie politique d’autrui. Russes y compris. Mais, de grâce, cessons de fantasmer sur le bonhomme ! Il est le pendant, le talent oratoire en moins, de Dominique Galouzeau de Villepin, et ses gesticulations, brillantes mais ô combien inutiles, devant le Conseil de sécurité.

Q – Quel rapport avec Poutine ?

Jacques Borde – C’est simple, l’ex-primus inter pares de la scène politique russe, si je puis dire, fait dans le même registre, inutile et affligeant, de l’indignation a posteriori. Un exemple ? Avec l’air de Droopy triste qui lui va si bien, Vladimir Galouzov Poutine, s’est fendu d’une mâle prestation médiatique pour sévèrement nous interpeller : « Qui a autorisé l’Otan à tenter d’assassiner Kadhafi ? »

Qui ? Mais, M. le Premier ministre, votre pays en votant la Résolution 1973 sur la Libye, pardi ! Dans la mesure où ce texte, dûment avalisé par votre ambassadeur près le Conseil de sécurité, y a pris force de loi. Gouverner, c’est prévoir !

Q – Les Russes ne sont pas nos amis ?

Jacques Borde – Les dirigeants russes ? Car c’est d’eux que je parle. Assurément pas ! « Ab amicis honesta petamus »[3] (À un ami, on ne doit demander que ce dont il est capable), disait Cicéron. Quand cet ami n’est plus à même de vous donner quoi ce ce soit de profitable et de sincère, est-il encore votre ami ? Que nos « amis » russes commencent à être les « amis » de leur propre peuple avant d’être les nôtres. Ça sera un début ! En se couchant, à deux reprises, au Conseil de sécurité, sur les questions libyenne et syrienne en quoi Moscou est-elle notre amie ou notre alliée ? Si ce n’est, objectivement parlant, l’alliée de Cameron, Sarkozy et Obama.

C’est, là, précisément ce que j’ai du mal à comprendre chez la plupart de ceux qui n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer la via factis occidentalis contre la Libye et l’Afghanistan. De l’autre, ils encensent une Russie sans laquelle ces guerres n’auraient pu se faire, concernant la première, et perdurer, concernant la seconde…

Q – Mais comment expliquez-vous cette fascination pour la Russie ?

Jacques Borde – Il y a, en gros, trois catégorie de russophiles : 1. les historiques ; 2. les opportunistes. 3. les nécrophages. Je m’explique :

Catégorie 1. Il y a toujours eu des personnes légitimement intéressées par la Russie. À « gauche », beaucoup (faisons simple) d’anciens compagnons de route de l’URSS. Souvent des gens remarquables. Je pense à Yves Vargas ou au Pr. Edmond Jouve. À « droite », feu Jean Thiriart et ses émules, et des individualités fortes comme Alain de Benoist ou Yves Bataille[4]. De ceux-là, il y a peu à redire. Le débat est d’ordre universitaire ou scolastique, dirais-je. Je crains, cependant, que pour une partie de ceux appartenant cette Catégorie 1, leur amitié sincère pour la Russie ne leur brouille, quelque peu, la vue[5] !

Catégorie 2. Les opportunistes. Là, également, pas grand-chose à dire. Il faut bien que des relais s’établissent avec les régimes ou pouvoir en place et évoluent au fin du temps. Pourquoi pas eux ? De plus, de quelle autorité irais-je m’immiscer dans ces affaires ? Mais, leur démarche de soutien à tel ou tel politicien russe a la logique de tous les lobbyiste. On n’écrase pas sa cigarette dans la main qui vous signe votre chèque en fin de mois !

Catégorie 1. Les nécrophages. Là, on flirte avec l’internement psychiatrique. Il a toujours existe à droite de la droite (restons aimables), une catégorie assez glauque d’individus fascinés par les cadavres historiques. On les a connu adeptes de Sparte, préférée à Athènes. Lacédémone[6] ayant disparu de l’espace politique grec après ses défaites face à Thèbes et (désolé de ne pas respecter l’ordre chronologique) sa victoire à la Pyrrhus lors de la Guerre du Péloponnèse. On retrouve nos nécrophages tout aussi fermement groupies des Confédérés lors de la Civil War[7] entre le Nord et le Sud. Ignorants, bien sûr, du fait qu’il y ait eu à peu près autant de Français à se battre pour l’autre camp ! Naturellement nostalgiques (aussi, pour beaucoup, par antisémitisme et antijudaïsme primaires) de l’Axe hitlérien et de tous ses alliés. Et, en bout de parcours, nostalgiques de l’Union Soviétique, et un chouïa de l’Allemagne de l’Est, APRES leur chute, évidemment !

À ce niveau, pas trop difficile de comprendre l’absence de raisonnement logique et l’admiration béate pour leur ex-URSS devenue la Nouvelle Rome d’esprits faibles ou carrément malades. Reconnaissons aux dirigeants russes actuels – il y a des limites à l’absurde dans le comportement – qu’ils n’ont guère cédé aux propositions de services de la Catégorie 3. La Catégorie 1, guère plus, par déviance envers des gens au tropisme pro-soviétique (avéré ou non) trop marqué.

Q – Selon vous quelle position avoir vis-à-vis de la Russie ?

Jacques Borde – Là, je resterai fidèle à mon maître le regretté Michel Jobert. Il nous faut dans nos relations avec la Russie, moins de passion, moins d’affect et, donc, « plus d’indifférence » !

Q – Mais, pour revenir à une préoccupation plus centrale, en quoi la Russie a-t-elle rejoint la croisade des pays occidentaux ?

Jacques Borde – Oh, là, rien de plus facile ! Reprenons, simplement, les déclarations faites, le 6 juillet 2011, par l’ambassadeur russe auprès de l’Otan, Dimitri Rogozine, à la chaîne Vesti 24, par lesquelles il exprimait son hostilité – donc (sinon, il aurait été viré depuis) celle de son employeur le pouvoir central moscovite – à un retrait occidental de l’Afghanistan, au prétexte que cela « ferait peser une menace sur la sécurité de l’Asie Centrale ».

Rogozine nous affirmait, visiblement sûr de lui, qu’un tel retrait « serait un grand problème, un défi majeur pour Moscou ».

Q – Ça n’est pas entièrement faux ?

Jacques Borde – Certes. Mais en ce cas, que Moscou fasse, alors, face à ses responsabilités géopolitiques, regarder n’est pas agir, et ne se mette pas à plat-ventre devant la thalassocratie états-unienne, comme elle le fait depuis les années 80. À bien des égards, mais je vous l’ai déjà dit, la Russie post-soviétique, a généré une nouvelle espèce de dirigeants : les Ruminants géopolitiques. Comprenez, ceux qui, comme les vaches regardent passer les trains, laissent les événements – y compris les plus graves et les plus déstabilisateurs – défiler devant eux…

Remarquez, si d’un côté, la France, dixit Nicolas Sarkozy, compte bien retirer une partie des forces françaises participant à l’occupation de l’Afghanistan (ce qui sera mieux que rien), notre Nicolas pourrait demander à Dimitri (Medvedev) de combler le vide en réexpédiant des troupes russes à notre place. Là, la Russie serait (un peu) notre amie. À défaut d’être celle des Afghans !…

Q – Vous plaisantez, je suppose ?

Jacques Borde – Oh, à peine. Écoutez donc ce que nous sort Rogozine ? Que la Russie cherche actuellement « à fournir à ses alliés les moyens nécessaires pour faire face à la menace extrémiste grandissante ». Alliés ! Le mot est lâché ! Clairement, Le Kremlin se positionne donc en partenaire de l’administration Obama sur la question afghane. Jusqu’où ira-t-il ? Avec Moscou, c’est, souvent, une question de temps et rien d’autre.

Q – Est-ce vraiment un soutien ?

Jacques Borde – Que vous faut-il de plus ? Rogozine affirme, sans ambages, l’attrait de Moscou, pour une « coalition occidentale » qui « bloque les forces extrémistes non seulement de l’Afghanistan, mais aussi de toute la région ».

Q – Et cela est constitutif d’une « trahison » russe, selon vous ?

Jacques Borde – L’OCS – où la Russie, ça n’est pas moi qui le dit, prétend jouer un rôle clé – a encore récemment[8] réaffirmé que la question de l’instabilité de l’Afghanistan devait « redevenir une question régionale », et s’insérer dans un « système régional de sécurité », où l’Otan et les É-U « n’ont pas leur place », et où l’OCS a, en revanche, « une place particulièrement importante ». Le président kazakh, Noursoultan Abichevitch Nazarbaïev, qui présidait ce sommet, y a même affirmé qu’à son avis, l’OCS assurerait « l’essentiel de la sécurité et de l’équilibre en Afghanistan, dès 2014 ».

Là, comme on le dit vulgairement, la nouvelle petite poupée russe de l’Oncle Sam est en train de « faire un enfant dans le dos » à ses petits camarades de l’OCS ! En fait, comme l’a écrit Philippe Grasset, « On voit combien les déclarations de Rogozine rompent nettement avec cette ligne »[9]. Le politologue russe Fédor Loukianov parle, lui, de « louvoiements à la limite de l’incohérence [qui sont] appelés à minimiser le danger émanant d’un environnement extérieur turbulent et incompréhensible »[10].

Q – Quelle explication voyez-vous à cette conduite ?

Jacques Borde – En fait, sur dedefensa.org, Philippe Grasset esquisse deux explications pour expliquer la déraison russe. Autant le citer, non ? Que nous dit-il ?

Selon lui, il y aurait « dans l’analyse de la situation par la Russie une réelle crainte, et peut-être une crainte obsessionnelle, qui rejoint un peu celle des USA et du bloc américanistes-occidentalistes par moment, d’une vaste entreprise de déstabilisation par des forces extrémistes et terroristes. L’assertion selon laquelle les forces otaniennes et US “fixent” les soi-disant “chiens de guerre” [les djihâdistes islamistes, dans la novlangue de Rogozine] en Afghanistan est à la fois discutable et contestable, et relève d’analyses théoriques qu’on trouve fort en vogue dans les services de Renseignement et autres service d’évaluation stratégique des grands pays ; l’essentiel dans la méthodologie de ces analyses, gouvernées par une approche rationnelle, est de tenter de mettre dans l’ordre dans une situation qui n’est que désordre. Ces “chiens de guerre”, si “chiens de guerre” il y a, sont par nature des groupes souples et adaptables, habiles à passer d’un théâtre à l’autre selon leurs intérêts et leur évolution tactique, et tenus par aucune considération structurelle de défense d’une souveraineté ou d’une légitimité quelconque ; l’on ne voit pas pourquoi ils accepteraient d’être “fixés” en Afghanistan, là où se trouvent les forces adverses les plus importantes. Par contre, cette “fixation” est mieux explicable s’il s’agit d’une réaction afghane, – “chiens de guerre” ou pas, – qui se réalise contre une présence étrangère sur le sol de l’Afghanistan. Il est manifeste qu’il existe dans ces “analyses théoriques” citées plus haut une obsession pour une représentation organisationnelle et très élaborée des groupes extrémistes et théoriques, qui rencontre l’obsession des dirigeants politiques pour tenter de trouver une représentation structurée de la situation, même si cette représentation implique un très grand danger »[11].

Mais, Philippe Grasset évoque aussi ce qu’il appelle « une explication plus machiavélique », « en distinguant dans les déclarations de Rogozine le souhait russe de voir l’Otan et, surtout, les USA, perdurer dans un engagement très coûteux et paralysant, qui est aussi a contrario mais selon la même logique de l’analyse développée, une façon de “fixer” les forces américanistes-occidentalistes dans un bourbier qui les affaiblit. Cette explication peut venir en ajout, mais elle n’est certainement ni fondatrice, ni centrale à l’analyse russe ; tout juste la jugerait-on du type “cerise sur le gâteau”, si l’on peut parler de cerise et de gâteau dans cette piteuse situation »[12].

Q – Vous souscrivez à cette analyse ?

Jacques Borde – Globalement, oui. Mais, pour reprendre une fois encore Philippe Grasset, « Si l’on peut comprendre ces réactions de “louvoiements”, on n’en est pas moins conduits à les juger assez peu glorieuses ni constructives. Il est difficile de souscrire à l’analyse implicite de Rogozine, que l’aventure Otan-USA est, en Afghanistan, un facteur de stabilisation, alors qu’elle en est complètement le contraire. Qu’il existe un problème d’instabilité en Asie Centrale, c’est une évidence, comme il existe partout d’ailleurs, – et bien plus qu’un problème, il s’agit d’une situation générale d’instabilité et de désordre dans le monde, qui est due à la crise générale du Système »[13].

Le discours russe, ou plutôt ce qu’il en reste, est ab inconvenienti (fondé sur l’inaptitude), pour reprendre ce qui disent les juristes anglo-saxons. À savoir que la ligne suivie par Moscou conduit à des contradictions ou à des inconvénients qui la disqualifient.

Q – Mais que peut faire la diplomatie russe pour réparer ses erreurs ?

Jacques Borde – En fait, rien ! Ou presque. La faute initiale – l’absence de veto russe à la Résolution 1973 – ne peut pas être effacée d’un trait de plumes. Ou, en l’espèce, par une nouvelle résolution, pour peu que les Américains l’acceptent. « Abrogata lege abrogante non reviviscit lex abrogata », l’adage qui veut qu’une loi qui a été abrogée ne renaît pas du seul fait de l’abrogation de la loi abrogative, va aussi jouer au niveau de la diplomatie internationale.

C’est bien pour cela, qu’à défaut de courage, tout ce qu’on espérait de la diplomatie russe, au Conseil de sécurité, c’était un minimum de jugeote. « Abundans cautela non nocet » (prudence est mère de sûreté) eut pu se dire l’ambassadeur russe, Vitaly Chourkine – pas vraiment né de la dernière pluie, quant aux arcanes onusiennes, puisqu’en poste depuis avril 2006 – avant de se vautrer dans son immense turpitude diplomatique. Visiblement, c’était encore trop demander aux locataires du Kremlin et à leurs missi dominici ! Car au plan des conséquences, rarement une mauvaise décision aura été si catastrophique ! Y compris pour la France. Car, comme l’aura noté le député de la Manche Bernard Cazeneuve, « Sur le fond, la réintégration de la France dans le commandement de l’Otan ne s’est pas traduite, comme le promettait pourtant l’Élysée, par une relance de la défense européenne. Bien au contraire ». Par son geste, qui n’était pas une absence ou un acte manqué, la Russie a lâché les chiens de guerre otaniens. Au premier rang desquels : la France !

Q – Et si les Russes, dépassés, n’avaient, tout simplement, pas compris la portée de leurs actes ?

Jacques Borde – Possible, mais difficilement excusable. Depuis quand, à ce niveau de responsabilité, la bêtise humaine est-elle une excuse ? Quant à la « portée de leurs actes », les Russes ont, tout simplement ouvert une boite de Pandore. Qu’ils l’aient fait en toute intelligence ou en totale stupidité importe peu :

Laissons, plutôt, la parole à Mahdi Darius Nazemroaya, qui nous rappelle que « Le résultat final sera que la Libye va se transformer en ce que les États-Unis et l’Europe de l’Ouest voulaient qu’elle soit depuis la fin de la seconde guerre mondiale en 1945. Leur objectif est de faire de la Libye un pays divisé. Ils sont experts en cela. Ce sont des experts à dresser les gens les uns contre les autres et à détruire des nations (…). Ils ont divisé les Arabes qui devraient n’être qu’une seule nation. Ils ont contribué à diviser le peuple de l’Inde. Ils ont divisé les Slaves du sud dans les Balkans. Ils ont divisé les peuples de l’Asie du Sud-est. Ils ont travaillé à diviser l’île de Taïwan de la Chine continentale. Ils ont œuvré pour que l’Ukraine se batte contre la Russie. Avec Israël et l’Arabie Séoudite, ils ont divisé politiquement les Palestiniens et les Libanais. Maintenant les États-Unis et l’UE ont l’intention de diviser davantage les Arabes, et de créer aussi des divisions dans les pays d’Afrique et d’Amérique du Sud. Et ils continuent à diviser les musulmans en les identifiant comme chiites ou sunnites. Ils continuent aussi à travailler d’arrache-pied pour diviser la Russie, l’Iran et la Chine (…). Le président Obama, le Premier ministre Cameron, le président Sarkozy se cachent tous derrière le paravent de l’Otan : parce que l’Otan est une organisation internationale qui échappe à toute forme de responsabilité politique. Il n’existe aucune circonscription d’électeurs vis-à-vis desquels l’Otan doive rendre des comptes. Les États-Unis et la Grande-Bretagne peuvent bombarder la Libye pendant des mois et clamer que tout cela est dans les mains de l’Otan, que l’Otan est en charge de la guerre »[14].

Ah, oui ! Au niveau des responsabilités, je vous rappelle que Dimitri Rogozine, en tant que représentant russe près l’Otan, était aux premières loges. Vous pensez VRAIMENT qu’il n’a rien vu venir ?…

Q – Et vous ne croyez pas à un jeu, plus subtil, des Russes vis-à-vis de Washington ?

Jacques Borde – Vous voulez dire à la manière de Staline, jouant la montre en 1939 avec Hitler, lors de la signature du Pacte germano-soviétique[15] ? Qui sait ? Les occupants du Kremlin, se prennent-ils pour Staline et Molotov ? Pensez-vous, franchement, qu’ils aient la stature de tels hommes d’État ?

Notez, tout de même, quelques différences.

1. La durée. Le Pacte ne dura que jusqu’au 22 juin 1941, lorsque l’Allemagne nazie commit l’erreur, qui lui sera fatale, d’envahir l’URSS. Moscou s’était donné du temps, moins préparée militairement que l’Axe hitlérien. Pour reprendre une terminologie marxiste, il y avait des raisons objectives à ce traité. A contrario, si nous prenons comme référence la chute du Mur de Berlin, puis la 1ère Guerre du Golfe[16], de 1990-1991, cela va faire VINGT-DEUX ans que les divers locataires du Kremlin se font balader par ceux de la Maison-Blanche…

2. La réactivité. Les Russes ont, la ligne rouge à peine franchie, déclenché la Grande Guerre patriotique, qui les conduira jusqu’à Berlin. Actuellement, feue l’Union Soviétique est littéralement encerclée par les États-Unis qui entretiennent des bases de projection, dans une bonne partie des anciens États-liges de Moscou. Lorsque ces mêmes États-liges n’ont pas directement basculé dans l’orbite occidentale.

3. Reconnaissez, aussi, que cette manière d’agir – si elle était parfaitement justifiable du point de vue d’intérêts strictement russes – n’était pas très « amicale » à l’égard de la France. Elle fera dire à feu mon grand-père, entré en Résistance peu après l’Appel du 18 juin, s’adressant à certains caciques du PCF : « Merci de vous avoir attendu si longtemps »[17] !

En revanche, n’étant pas dans la tête de MM. Medvedev, Poutine ou Rogozine, je ne peux me prononcer sur leurs calculs géopolitiques. Tout ce que je peux en dire, c’est qu’ils ne sont guère couronnés de succès – et c’est peu de le dire – face à la thalassocratie états-unienne ! Les reculades, surtout de manière aussi répétée, ne sauraient être une manière de progresser. Ou, pour reprendre Sénèque, « Bonum ex malo non fit »[18] (D’un mal ne peut naître un bien)…

Q – Et la France ?

Jacques Borde – Pour partie, et c’est Mahdi Darius Nazemroaya qui nous le dit « Sur les malheurs du peuple libyen, la France a cherché à se refaire une virginité politique. Elle a fait du théâtre libyen une kermesse, distribuant des satisfactions d’amour propre aux principautés pétrolières en compensation des gracieusetés dont elle a bénéficié de leur part. Sous son parrainage, l’aviation d’Abu Dhabi a procédé en Libye à des exercices délocalisés en contrepartie des facilités militaires qu’elle a offertes à la France par l’octroi d’une base aéronavale face à l’Iran ».

Pour le reste, relisez mes précédents entretiens…

 

Note(s) :


[1] Ovide, Les Héroïdes, 5, 12.

[2] L’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS).

[3] De Amicitia, 13, 44.

[4] Liste non exhaustive.

[5] Qui ne sont pas nécessairement ceux cités.

[6] Lakedaimôn, en fait, historiquement plus la métropole de la Laconie (en grec ancien Lakônikê), la région située à l'extrême sud-est de la péninsule du Péloponnèse.

[7] Guerre de Sécession.

[8] À Astana à la mi-juin 2011.

[9] http://www.dedefensa.org/section-bloc_notes.html

[10] http://www.dedefensa.org/section-bloc_notes.html

[11] http://www.dedefensa.org/section-bloc_notes.html

[12] http://www.dedefensa.org/section-bloc_notes.html

[13] http://www.dedefensa.org/section-bloc_notes.html

[14] Chercheur associé au Centre de recherche sur la mondialisation (CRM), entretien accordé au magazine Life Week (Chine).

[15] Ou Pacte Molotov-Ribbentrop. Traité de non-agression entre l'Allemagne et l'URSS, signé le 23 août 1939. Outre un accord de non-agression, ce pacte définissait, dans un protocole secret, une répartition des territoires séparant l'Allemagne et l'URSS.

[16] Je juge inappropriée l'appellation 1ère Guerre du Golfe appliquée à la Guerre Iran-Irak (appellation générique), aussi appelée Qadisiyya de Saddam (pour Bagdad) ou Jang-é-Tahmîli (Guerre imposée, nom officiel de la guerre en Iran). La Bataille d'al-Qadisiyya (ou Kadésiah) est la bataille qui eut lieu en 636 entre les Arabes musulmans et les Perses Sassanides, qui marque la défaite de ces derniers.

[17] Attentisme qui concerne qu'une partie des militants communistes. Beaucoup, dont un certain Roger Garaudy, n'attendront pas la rupture du Pacte Germano-soviétique.

[18] Lettres à Lucilius, 9, 87, 22.

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