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29/08/2011

Dans la concurrence inédite de l'information qui voit de plus en plus de journalistes indépendants, Russia Today emporte la palme.

Le système de la communication dans la crise libyenne

29/08/2011

La question de la communication (le système de la communication), encore plus que celle de la seule information qui s’inscrit à l’intérieur de ce système, tend à tenir une place originale dans la crise libyenne, après le tournant de l’investissement de Tripoli par les rebelles. Des reclassements sont en cours, des méthodes nouvelles apparaissent, ces prolongements se font très rapidement, tout cela avec des occurrences dramatiques pour certains journalistes.

• Dans ce dernier registre des occurrences dramatiques, il y a le sort de Thierry Meyssan et de trois autres journalistes qui lui sont proches. Les dernières informations à cet égard peuvent être trouvées notamment sur le Réseau Voltaire, le 25 août 2011, où l’on peut lire, entre autres circonstances, que Meyssan et ses compagnons ont été l’objet d’une tentative d’arrestation de la part de rebelles. Depuis le 26 août, il semble qu’on n’ait plus de nouvelles de Thierry Meyssan. Le cas de Thierry Meyssan met en évidence, d’une façon dramatique certes, une situation nouvelle où les journalistes indépendants (“indépendants” pour désigner les journalistes hors-Système) ont désormais une présence affirmée sur les théâtres d’opération des grands événements de la sorte de la crise libyenne. Le 24 août 2011, Jerry Mazza publiait un rapport, dans IntrepidReport.com où il citait longuement Meyssan. Un passage concerne la situation de la presse et, notamment, la situation entre les journalistes indépendants et ceux de la presse-Système.

«On other fronts, “volunteer journalists, all of which are Mathaba News contributors but also write for their own blogs and are regular contributors to other news agencies such as Russia Today, have put the western paid journalists to shame with their in-depth analysis and accurate reports.” My TV is turned permanently to RT.com.

»“They have also exposed the paid corporate news media as failing in their job to report truth, and as a result today have also been threatened by journalists working for CNN. An open inquiry assisted by CNN must be demanded.” What say, CNN? Why that’s the little station that could (broadcast news 24/7), now killing the competition, or trying to.

»Believe it or not, “Until today they [RT and other independents] have shared, in part, the same hotels as the corporate news media, and as there is a clear agenda in Libya for the western NATO countries of West Europe, Britain, the USA and the Arab Gulf monarchies, to overthrow the strong democratic system in Libya, they are now clearly being targeted.”»

• D’une façon générale, il y a eu des événements marqués pour faire évoluer le statut de la communication pendant la crise libyenne. D’une part, une presse-Système quasiment terrorisée à l’idée de dévier un tant soit peu de la version officielle. Comme d’habitude, certains journalistes dans les médias britanniques ont transgressé parfois cette ligne terroriste, de façon plus ou moins affirmée. (Les médias-Système US ont été plus en retrait dans l’affaire libyenne : cette “guerre”, si guerre il y a, n’est pas vraiment la leur, au contraire de l’Irak et de l’Afghanistan. Depuis trois ou quatre jours, Irene a balayé toutes les autres informations dans l’ordre des priorités.) Patrick Cockburn, de The Independent reste une voix très écoutée de ce point de vue, avec une détermination connue pour ne pas céder aux pressions implicites du Système. Dans son article du 28 août 2011, Cockburn trace un portrait impressionnant, dans le sens de l’anarchie sanglante, de la situation dans la capitale. Le même article contient un ajout de Eleanor Dickinson, concernant le comportement des équipes de Sky News, considérées du côté des médias anglo-saxons comme ayant effectué la meilleure couverture des événements pour la presse-Système.

«Sky News reporter Alex Crawford, whose coverage of the attack on Tripoli has won international praise, told the Edinburgh International Television festival she thought she and her camera team “were going to die – several times over”.

»The first reporter to broadcast live footage of the advancing rebel convoy, Crawford witnessed the bloodshed as rebels retook Zawiyah: “They were bringing in people with half their heads blown off, people with their legs blown off. One of them was the same age as my son. We were getting ready to die. One of us called their sons to say goodbye.” “We report it as we see it. We saw Gaddafi fighters who were tied up and executed. It's war. This is what happens. Rebel retaliations here are really upsetting.”

»Sky News has been praised for its “superior” coverage of the Libya conflict. Criticisms of complacency have been directed at the BBC. One reason, according to Crawford, was that: “Sky broke a lot of rules by doing things differently. People are drawn to Sky because it has a go-getting attitude. We started as rebels in the industry, and it attracted people who are non-conformists.”»

• D’une façon plus générale qui concerne le statut de l’indépendance dans le système de la communication (dito, par rapport au Système, plus que jamais), il se confirme de plus en plus nettement que la chaîne TV du Quatar Aljazeera, jusqu’alors dominatrice dans ce domaine d’une grande chaîne parlant d’une voix indépendante, a perdu énormément de son crédit jusqu'à figurer désormais dans les rangs de la presse-Système sans mention particulière. De ce point de vue, l’affaire libyenne pourrait lui être fatale, malgré les efforts que fait Aljazeera pour regagner le crédit perdu ; mais Aljazeera est prisonnière d’un engagement partisan en faveur des rebelles, qu’elle doit aux autorités du Quatar dont elle dépend. Par contre, une autre chaîne a gagné en crédibilité d’indépendance, surtout pour les informations plus substantivés : il s’agit de la chaîne russe de langue anglaise Russian Today (RT), qu’on a vu effectivement citée plus haut comme une des meilleures sources indépendantes pour la couverture du conflit. Cet événement est important ; il doit marquer une évolution très nette dans l’évaluation des informations, avec notamment un fractionnement dans le monde arabe par rapport au système de l’information, du aux conséquences des positions diverses prises par rapport au “printemps arabe”. Effectivement, la Russie, avec RT, pourrait en plus se tailler une place de choix dans un domaine, la technique de l’information, où elle n’a guère été considérée jusqu’ici. RT, dans ses interventions tant télévisées qu’écrites, a parfaitement réussi à assimiler le style et le rythme anglo-saxon, ce qui devrait renforcer la pénétration de sa voix indépendante.

• Comme à l’habitude dans cette sorte de crise guerrière bâtie sur des montagnes virtualistes, il y a beaucoup de montages, d’informations déformées, etc. Un point très important est que nombre d’entre ces manœuvres ont aussitôt été mises à jour dans les réseaux hors-Système, avec une très forte diffusion. Cela introduit un très fort sentiment de malaise et projette le sentiment diffus mais puissant d’un discrédit général sur l’information-Système, et plus encore sur l’information officielle. Toutes les informations venues de l’OTAN ou du CNT sont l’objet, avoué ou non, de cette suspicion. L’affaire la plus spectaculaire à cet égard a été le montage fait au Quatar de scènes d’enthousiasme pro-CNT censées se dérouler sur la Place Verte à Tripoli, et diffusées comme telle. Après quelques jours de flottement, cette séquence a été reprise avec en fond sonore une interview de l’ancien ministre de Kadhafi Abdeljalil, passé au CNT, reconnaissant qu’il était l’auteur du montage. (Voir la vidéo et un texte d’Agoravox du 28 août 2011 sur cette affaire.)

Si l’on poursuit avec cette dernière affaire, on pourrait en faire un symbole d’une évolution marquante du système de la communication. En 2003, il fallut plusieurs semaines et des sources d’accès labyrinthiques pour avoir la révélation que la scène de la démolition d’une statue géante de Saddam Hussein à Bagdad, par quelques G.I. sous les acclamations d’une foule d’Irakiens agitant des bannières étoilées, était un montage des services de relations publiques de l’U.S. Army. Par ailleurs, perdue dans l’éloignement de l’événement et desservie par le peu de crédit existant alors pour ces canaux d’information hors-Système, la nouvelle n’avait pas fait grand bruit et n’avait pas eu beaucoup d’effet. Aujourd’hui, le montage d’Abdeljalil est mis en jour en moins d’une semaine, avec intervention du coupable lui-même, ce qui ajoute à la confusion générale autour de cette affaire. Quelles que soient les différences probables des circonstances autour de ces deux événements, on en fera effectivement la comparaison symbolique de l’évolution qu’on veut mettre en évidence.

Il est remarquable également de constater qu’il existe une forte présence sur place de journalistes indépendants, hors-Système, qui sont présents par divers moyens et divers canaux. Il existe donc une concurrence effective pour la presse-Système, celle qui dispose de gros moyens et qui est habituée à l’exclusivité de sa présence sur cette sorte de théâtre d’opération. Cela implique pour la presse-Système la perception de la perte de facto de l’exclusivité de l’information (ce qui n’est pas nécessairement vraie dans la réalité de la communication, cette perte d’exclusivité étant largement antérieure ; mais la quasi officialisation de la chose dans la crise libyenne représente l'événement essentiel à cet égard). Cette situation de “concurrence” sur le terrain lui-même est nouvelle pour un événement de cette importance et constitue un fait important par la perception, pour les professionnels de la presse-Système, qu’ils se trouvent dans un domaine qu’ils ne contrôlent plus, où leurs “erreurs” ou leurs visions biaisées peuvent à tout moment être dénoncées et mises en évidence sur les réseaux. Cette perte de la forte sécurité psychologique de la main mise sur l’information dont jouissait jusqu’alors la presse-Système contribue fortement à la fragilisation du système de la communication dans son ensemble, et à l’accentuation de la fluidité et de l’“ouverture” de la situation dans ce domaine.

Comme actuellement dans tous les domaines essentiels ou “stratégiques” de la situation (d’où la véritable stratégie est en général absente, puisque les conflits ne répondent plus à de tels critères aujourd’hui), les choses vont à une rapidité stupéfiante. Cette évolution très rapide du domaine du système de la communication, avec la présence affirmée de différents courants, de différents canaux et ambitions, également de journalistes de la presse dissidente, éventuellement dans des situations tragiques, comme Meyssan, avec des actions de manipulation dont certaines sont aussitôt éventées, détaille ainsi le constat que la situation de la communication est face à la vérité d’un changement considérable. La situation politique sur le terrain y a contribué et y contribue, avec la présence occidentaliste qui se doit de rester dissimulée, alors qu’elle serait éventuellement plus efficace pour tenter de contrôler la communication si elle pouvait se manifester plus directement, – mais cela aussi (cette forme d’intervention) fait partie de l’évolution qu’on décrit. Par rapport à l’Irak et à l’Afghanistan lorsque ces guerres commencèrent, la situation de la communication est aujourd’hui beaucoup plus fluide et incontrôlable. Cette évolution s’inscrit bien dans la situation de la crise générale qu’on décrit régulièrement comme celle de l’incontrôlabilité en augmentation et d’une dissolution des structures et des procédures de contrôle du Système.

 

Mis en ligne le 29 août 2011 à 08H06

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