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11/09/2011

L'aversion du public aux pertes est une idée reçue qui sert d'alibi pour ne pas prendre de risques, réduisant les chances de résultat.

mercredi 7 septembre 2011

Le mythe de l'aversion de l'opinion publique aux pertes

 
Paying the human cost of war est une étude importante publiée en 2009 par un groupe de sociologues américains sur le thème de l’aversion supposée du public américain aux pertes militaires en opérations et de son influence sur le soutien à ces mêmes opérations.

Ses conclusions sont très claires : l’opinion publique américaine ne lie pas son soutien à un engagement militaire à l’étranger au simple niveau des pertes mais en fonction d’un calcul entre les coûts humains et l’ « espérance mathématique » du succès (importance intrinsèque multipliée par sa probabilité d’occurrence). Autrement dit, le public américain est capable d’accepter des pertes importantes à condition que celles-ci soient considérées comme nécessaires et génératrices d’une victoire.

Plus précisément, le public comprend quatre groupes : les Colombes, toujours hostiles à une intervention armée ; les Faucons, qui la soutiendront toujours ; les sensibles aux pertes (casualties-phobics) et les sensibles à la défaite (defeat-phobics). Après l’habituel « ralliement autour du drapeau » (à l’exception des Colombes) en début d’engagement, le soutien des casualties-phobics se perd assez rapidement si la campagne dure et que les pertes augmentent. Sur la durée ce sont donc les defeat-phobics, le groupe le plus nombreux, qui font évoluer le soutien à un engagement armé en fonction de leur anticipation d’un succès, dont la définition peut par ailleurs changer au cours du temps.

Pour ce groupe des defeat-phobics, les pertes ne deviennent rédhibitoires que lorsqu’elles dépassent le coût jugé nécessaire en fonction de l’enjeu et de la probabilité de succès. Lorsque l’enjeu est faible, comme lors des opérations de stabilisation en Somalie ou en Haïti, par exemple, ce seuil est vite atteint même si les chances de succès sont grandes. Le seuil est logiquement beaucoup plus élevé si les intérêts vitaux de la nation sont eux-mêmes élevés. Le public est alors capable d’ « encaisser » beaucoup plus qu’on ne le croit. Les 4 000 morts et les dizaines de milliers de blessés du conflit irakien, par exemple, n’ont pas « traumatisé » le peuple américain. Ce seuil peut cependant être rapidement atteint si le public commence à douter fortement de la réussite. Les Américains ne sont vraiment sensibles qu’aux pertes « inutiles » et lorsqu’on anticipe un échec toutes les pertes peuvent devenir inutiles. Paradoxalement, si les pertes passées ont été importantes, une des motivations du soutien peut justement être de faire en sorte que celles-ci n’aient pas été inutiles. Le soutien à une opération n’est donc pas linéaire et peut évoluer brutalement.

Il est vrai aussi que le seuil jugé nécessaire a lui-même évolué de manière inversement proportionnelle à l’augmentation de la « productivité tactique » américaine (et de la médecine militaire). Le public s’attend désormais, pour un même résultat espéré, à des pertes beaucoup moins importantes que quelques dizaines d’années auparavant.

Malgré son manque de connaissances le public a toujours une vision cohérente de l’engagement armé et de son avenir, en fonction de la mémoire des expériences passées et de l’information fournie par les médias ou la classe politique. La surexposition par les médias des coûts humains de l’engagement ou au contraire les politiques de dissimulation ont moins d’importance sur le degré de soutien qu’un discours clair et résolu sur les enjeux mais aussi sur le prix à payer. La détermination est bien mieux vécue que l’indécision.

L’aversion supposée du public aux pertes est une idée reçue qui a surtout servi d’alibi pour ne pas prendre de risques, ce qui, in fine, réduit les chances d’obtenir des résultats décisifs.

Christopher Gelpi, Peter Feaver, Jason Reifler, Paying the human costs of war, Princeton university press, 2009.

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