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13/09/2011

La France, championne du monde de la frustration. < 5% des employés anticipent que leurs mérites seraient un jour reconnus et récompensés.

Champions du monde

La France est championne du monde…de la frustration dans ses organisations. La faute, selon plusieurs auteurs, a une culture peu propice aux promotions de ses travailleurs les plus talentueux ou les plus investis (1). Plus précisément, la haute direction des organisations françaises serait le monopole d’une petite noblesse de concours issue de grandes écoles, bloquant l’avancement des cadres issus des organisations elles-mêmes (2). La France est ainsi un des seuls pays développés où on peut raisonnablement anticiper vingt ans à l’avance sa position sociale. Cela ne signifie pas que cette nouvelle noblesse ne soit pas talentueuse, c’est souvent l’inverse, mais que lorsque le premier critère d’avancement n’est pas le mérite mais le logo de son école initiale, le travail de l'ensemble devient moins motivant et donc aussi moins productif ou innovant.
Les tenants (bénéficiaires) de cette situation arguent du caractère ouvert du recrutement initial des grandes écoles. Cela est de moins en moins le cas, la proportion de recrutement populaire dans les quatre principales grandes écoles françaises est ainsi passée de 29 % en 1950 à 9 % en 1990 et cette tendance se poursuit d’autant plus qu’en situation de crise des réflexes auto-protecteurs réduisent encore l’ouverture (3). En cours de carrière, il existe également des passerelles pour les « non élus » pour accéder aux échelons supérieur mais sans grande possibilité d’atteindre les sommets. La haute direction des grandes entreprises et des administrations reste un quasi-monopole (c’est-à-dire plus 90 % des postes) des élèves de grandes écoles(4).
Le cloisonnement et la rigidité induits par ce système étaient compensés traditionnellement par un sens important du devoir (autre héritage de la culture d’Ancien Régime) et un certain paternalisme. Cela fonctionnait à peu près dans le système industriel tayloriste des Trente glorieuses (qui coïncidait aussi avec la forte démocratisation de la société d’après-guerre). Désormais, et particulièrement au niveau le plus bas, à cette mauvaise gestion des rapports humains s’ajoute une pression nouvelle due à une décentralisation de l’action et une exigence nouvelle de productivité et de qualité « totale ». L’ « ouvrier » ou l’ « employé » deviennent « stratégiques » à la manière des entreprises étrangères, japonaises ou américaines essentiellement. La différence est que dans ces pays la pression est compensée par la sécurité (relative mais réelle) directe de l’emploi dans l’entreprise ou indirecte dans la société (autrement dit un chômeur retrouve assez facilement un emploi) associée à une certaine considération (ouvrier n’y est pas devenu synonyme de « beauf »). En France, il est difficile d’échapper à la pression que ce soit par une évolution positive de carrière ou en allant voir ailleurs (5).
Au bilan, une étude réalisée par l’IMD de Lausanne en 2004, classait la France 57e sur les 60 pays étudiés en matière de qualité des relations sociales. Un autre sondage réalisé par un institut américain ne classait aucune société française parmi le Top 100 des « entreprises où il fait bon travailler » (5). Les services publics ne sont pas forcément mieux lotis. Une autre étude révélait par exemple que moins de 5 % des employés de la fonction publique anticipaient que leurs mérites seraient un jour reconnus et récompensés (contre 21 % dans le privé, ce qui n’est déjà pas fameux) (1). Tout cela se traduit par une productivité sous-optimale (la forte productivité française est surtout le résultat de la relative absence de « travailleurs pauvres ») et des coûts humains importants (stress, suicides, consommation médicamenteuse) qui freinent la croissance et l’innovation.
Fort heureusement, les forces armées françaises ne sont pas touchées par ce phénomène.
(1) Thomas Philippon, Le capitalisme d’héritiers, Seuil, 2007.
(2) Philippe d’Iribarne, La logique de l’honneur, Seuil, 1993.
(3) Michel Euriat, Claude Thelot, « Le recrutement social de l'élite scolaire en France. Evolution des inégalités de 1950 à 1990 », in Revue française de sociologie 36/3, 1995.
(4) Alain Minc, Le crépuscule des petits dieux, Grasset, 2006.
(5) Frédéric Lemaître, « Pourquoi Toyota n’est pas français », in Le Monde, 25 mai 2007.

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