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15/09/2011

Les Etats-Unis en voie de désintégration? La crise aidant et les lois fédérales empiétant sur les nationales génèrent 18% de sécessionnistes.

Les États-Unis menacés d’implosion ?

(première partie)

Publié par le 14 septembre 2011
 
Les États-Unis menacés d'implosion ? (première partie)
 
Les attentats du 11 septembre 2001 ont marqué un tournant dans la géopolitique mondiale. Ils ont mis un terme à la sanctuarisation du territoire des États-Unis qui, depuis la deuxième guerre anglo-américaine de 1812-1815, n’avaient plus jamais été attaqués chez eux par un ennemi extérieur. Ils avaient également, semble-t-il, soudé les Américains dans l’épreuve et les avaient unis contre le danger commun. L’élection à la présidence d’un Afro-Américain le 4 novembre 2008 paraissait montrer au monde que les États-Unis avaient enfin surmonté les dissensions et les haines raciales et que leur unité était ressortie considérablement renforcée de l’attaque du 11 septembre.

En réalité, aujourd’hui, les États-Unis, pas plus qu’hier les États multinationaux européens, ne sont épargnés par les velléités sécessionnistes.

La guerre entre les États, que nous appelons en France « la guerre de sécession », constitue indiscutablement l’épisode le plus terrible de l’histoire nord-américaine : le nombre de ses victimes a dépassé de loin celui des victimes états-uniennes de chacun des conflits mondiaux auxquels l’Amérique du Nord se trouva mêlée.

Mais d’autres crises politiques moins connues n’en furent pas moins menaçantes pour l’unité des États-Unis (la Convention de Hartford des États de Nouvelle-Angleterre hostiles à la guerre anglo-américaine de 1812-1815, la crise d’« invalidation » de 1832 qui opposa la Caroline du Sud au pouvoir fédéral à propos des tarifs douaniers), et l’époque actuelle voit les sécessionnismes regagner en vigueur.

Ancien analyste du K.G.B., ancien conseiller du président Eltsine bien en cour dans les milieux proches de l’actuel pouvoir russe, le professeur Igor Panarine soutient depuis 1998 la thèse d’un éclatement prochain des États-Unis.

Ces dernières années, ses prédictions se sont précisées et il estimait que cet évènement se produirait en juin ou en juillet 2010. Minés par une crise économique, démographique et morale sans précédent, les États-Unis auraient alors disparu pour céder la place à six nouvelles entités : une Californie élargie, située dans l’orbite chinoise, le Texas augmenté des États adjacents, évoluant dans l’orbite mexicaine, le littoral atlantique, inscrit dans la mouvance européenne, une partie substantielle des États du nord et du centre, unis au Canada, Hawaï, et l’Alaska, de retour dans le giron russe.1

Les écrits et les conférences d’Igor Panarine ont suscité les railleries de nombre de chercheurs russes et de la porte-parole de la Maison Blanche sous la dernière présidence Bush, Dana Perino.

Il est vrai que le bon professeur Panarine, qui se définit lui-même comme un patriote russe, semble prendre ses désirs pour des réalités et décrire comme certain ce qu’il souhaite : la disparition de l’ennemi américain, principal responsable aux yeux de ses compatriotes du démantèlement de l’Union soviétique.

On conviendra que la précision même de ses prédictions – puisqu’il se targuait de pouvoir définir à quelques jours près le moment où les États-Unis exploseraient et le tracé précis des États qui lui succéderaient – a nui à la crédibilité de sa démonstration, et, surtout, que les dites prédictions au final se sont avérées fausses.

Pour autant, la question qu’il formule, en y répondant de manière trop abrupte, mérite d’être étudiée : les États-Unis connaîtront-ils un jour prochain le même sort que l’Union soviétique et la République fédérative yougoslave ?

Il existe de toute évidence des limites à la comparaison entre le système politique de ces deux défuntes entités, d’un côté, et le fédéralisme américain, de l’autre : ce dernier laisse (encore ?) une large place aux libertés individuelles et collectives, en particulier locales, consacrées notamment par le Bill of Rights, c’est-à-dire les dix premiers amendements à la constitution des États-Unis.

A cet égard, il ne saurait se comparer aux pseudo-fédéralismes soviétique et yougoslave, dont l’autonomie, voire la souveraineté constitutionnellement établie et reconnue des composantes était totalement contredite par l’existence et l’hégémonie d’un parti unique centralisé et hiérarchisé (en U.R.S.S.), ou d’une armée et d’un appareil militaro-industriel idéologiquement et ethniquement homogène (en Yougoslavie).

Thierry Mudry

Thierry Mudry

Les systèmes soviétique et yougoslave étaient trop monolithiques pour être réformables : toute réforme aurait nécessairement conduit à remettre en cause l’ensemble du système. L’échec des tentatives initiées par Gorbatchev en U.R.S.S. ou par Markovic en Yougoslavie l’a clairement montré. Par ailleurs, ces systèmes ne laissaient aucun espace à une contestation pacifique, susceptible à la fois de les faire évoluer et de canaliser leur opposition.

Il n’en va pas tout à fait de même aux États-Unis.

Certes, la confiscation du pouvoir central par une oligarchie politicienne liée aux intérêts financiers, ses empiètements sur les prérogatives des États notamment, la puissance et les énormes moyens technologiques des agences fédérales dont l’action et l’existence même se situent hors du cadre constitutionnel, constituent une réalité inquiétante aux yeux de nombreux Américains, de gauche comme de droite, qui y perçoivent une menace pour leurs libertés. L’exploitation récurrente de ce thème par l’industrie hollywoodienne en témoigne.

Les mouvements sécessionnistes ne manquent d’ailleurs pas d’insister sur l’aspect liberticide à leurs yeux de la politique du gouvernement fédéral, particulièrement depuis le Patriot Act. Il semble bien constituer l’un des principaux motifs de l’engagement politique de leurs membres comme en atteste par exemple le discours des partisans de l’indépendance du Vermont relayé par la presse américaine.2

Par ailleurs, sous l’apparente homogénéité états-unienne se cache une grande diversité raciale, ethnique et régionale.

Le melting-pot américain

Bien sûr, la diversité américaine tient d’abord à la diversité des origines de ses habitants.

Cette diversité avait paru s’effacer devant l’affirmation d’une nouvelle réalité identitaire américaine.

Dans ses Lettres d’un fermier américain (1782), Michel Guillaume Jean de Crèvecoeur, Normand installé dans la colonie de New York, fut le premier à évoquer l’Américain comme le produit d’un mélange de colons anglais, écossais, irlandais, français, hollandais, allemands et suédois, en rupture avec les préjugés et les manières du vieux continent.

L’image de l’Américain dépeinte par Crèvecoeur sera reprise au cours des décennies suivantes par divers auteurs qui ont discerné dans l’Ouest sauvage, plus encore que dans le littoral atlantique où débarquent les nouveaux venus, le creuset, le lieu de naissance de cet homme à la mesure de l’immense continent à conquérir et à peupler. C’est le dramaturge anglais de confession juive, Israël Zangwill, qui, dans une de ses pièces, donnera le nom de melting-pot à cette vision d’une Amérique issue de la fusion harmonieuse des différents courants d’émigration venus d’Europe.

Cette vision ne correspond cependant pas à la réalité américaine.

Les groupes d’immigrants y ont longtemps pratiqué l’endogamie, à l’exemple de ces colons scotch-irish (protestants irlandais) d’Opequon, en Virginie, qui, bien que dispersés au milieu de colons allemands, ne contractaient mariage qu’avec les membres de leur propre communauté.3 Cette tendance lourde ne s’est démentie qu’avec la lente dissolution des communautés d’origine et la formation de nouvelles communautés définies par l’appartenance raciale, plus que par l’appartenance ethnique, et par l’appartenance confessionnelle née des réveils religieux consécutifs qu’a connus l’Amérique du Nord qui ont modifié les anciennes allégeances ecclésiales.

Par ailleurs, le nativisme, puissant courant d’opinion hostile à l’immigration des catholiques au XIXème siècle et à celle des Européens du Sud et de l’Est au XXème siècle, a marqué également les limites du melting-pot. L’hostilité nativiste sera érigée en règle de droit avec l’Immigration Act de 1924 limitant de manière drastique l’entrée des nouveaux venus sur le territoire national : seul l’équivalent de 2% de la population de chaque nationalité déjà présente aux États-Unis sera admis à y entrer chaque année, et il convient de rappeler que le dispositif de cette loi ne sera démantelé qu’en 1965.

Ironiquement, l’engagement politique d’Israël Zangwill montre le peu de crédit qu’il accordait lui-même à la vision irénique du melting-pot qu’il exposait. Militant sioniste, puis fondateur de l’Organisation juive territorialiste favorable à la création d’un foyer national juif hors de Palestine, il paraissait en effet envisager le destin de ses coreligionnaires ailleurs qu’aux États-Unis.

Si, au début du XXème siècle, l’ancien président Theodore Roosevelt condamnait l’usage du trait d’union par les citoyens américains qui se définissaient d’abord en fonction de leur pays d’origine,4 et s’il s’interrogeait sur les moyens de nature à faciliter l’américanisation des immigrants, c’est que celle-ci n’allait pas de soi et que les nouveaux venus hésitaient quelque peu à se fondre dans le creuset états-unien.

Les États-Unis ont d’ailleurs connu, après le mouvement pour l’égalité des droits civiques des années 1960 qui a consacré l’accession des Afro-Américains au statut de citoyens à part entière et, parallèlement, favorisé leur affirmation identitaire, un renouveau des « white ethnics », un regain d’intérêt chez les Blancs américains, tout au moins chez ceux qui revendiquaient une ascendance non anglo-saxonne, pour leurs racines européennes, et tout particulièrement pour leurs racines irlandaises ou continentales. Ce positionnement hors de la hiérarchie traditionnelle qui plaçait les Blancs d’origine anglaise aux sommets de la société et confinait les Afro-Américains au plus bas, leur permettait de s’absoudre du péché originel de l’Amérique imputable, à les en croire, aux seuls Anglo-Saxons : l’esclavage, avec ses conséquences institutionnelles et idéologiques, le ségrégationnisme et le racisme.

Mais le choc ressenti le 11 septembre 2001 a, semble-t-il, produit l’effet inverse en poussant un grand nombre d’Américains à épouser le point de vue de Theodore Roosevelt et à se présenter comme des Américains sans autre qualificatif.

Les recensements opérés après cette date montrent, en effet, qu’une beaucoup plus large proportion de citoyens adoptaient comme seule dénomination celle d’« Américains », délaissant de la sorte les appellations ethniques.

L’audience des sécessionnismes

Paradoxalement, ce recul de l’allégeance ethnique favorisera d’une certaine manière le sentiment sécessionniste des Américains en renforçant leur ancrage identitaire dans la section du territoire états-unien où ils vivent et leur implication dans l’espace politique qu’elle constitue: nombre d’Américains s’estiment être citoyens des États-Unis parce qu’ils sont d’abord, et avant tout, citoyens d’un État membre de la Fédération.

Leur allégeance est donc acquise, chez beaucoup, à leur État avant de l’être aux États-Unis. Et lorsque la politique fédérale, conduite par les républicains ou par les démocrates, leur paraît menacer leurs droits politiques (y compris les prérogatives de leur État) énoncés par la constitution fédérale et ses divers amendements, la sécession devient aux yeux d’une fraction d’entre eux la seule option susceptible de préserver ceux-ci.

On aura compris que, s’il existe aux États-Unis des sécessionnismes raciaux, afro-américain, hispanique, blanc et amérindien, et des sécessionnismes régionaux (autour du Sud, et de Cascadia dans le nord-ouest des États-Unis, plus particulièrement), qui ne manquent pas de partisans, c’est surtout autour des États fédérés que se cristallise le sentiment sécessionniste (ce qui n’exclut pas, pour une partie de ceux qui l’expriment, l’idée que leur État ait vocation à rompre avec le caractère multiracial de la Fédération).

Les mouvements sécessionnistes ont réussi à prendre appui sur les particularismes locaux, étatiques, voire infra-étatiques, et à capitaliser pour partie la désaffection croissante des Américains vis-à-vis de l’administration Bush puis l’animosité des sympathisants républicains à l’égard de l’administration Obama.

Leur audience s’est élargie ces dernières années. Mais il a été longtemps impossible de l’évaluer à sa juste mesure.

Le plus dynamique des mouvements sécessionnistes paraissait être celui du Vermont. Dans cet État, l’idée d’indépendance gagnait chaque année de nouveaux adeptes. Des enquêtes réalisées par l’Université locale avaient relevé que le pourcentage d’opinions favorables à la sécession était passé de 8, en 2006, à 13 en 2007. Ce score, qui était apparemment inégalé dans les autres États et les autres régions de l’Union, demeurait tout de même assez modeste.5

Toutefois, un sondage effectué en 2008 par Zogby International, à la demande du Middlebury Institute, un think tank dirigé par le bio-régionaliste Kirkpatrick Sale ouvertement favorable à l’implosion des États-Unis, a permis de se faire une idée plus précise de l’audience des sécessionismes, qui jouissent manifestement d’un fort courant de sympathie au sein de l’opinion américaine, dépassant de loin le pourcentage d’habitants du Vermont acquis à l’idée d’indépendance dégagé par les enquêtes locales.6

A la question « pensez-vous qu’un État ou qu’une région ait le droit de se séparer pacifiquement des États-Unis et de devenir une république indépendante ? », 22% des sondés répondaient positivement, 73% négativement, tandis que 5% ne se prononçaient pas.

Les réponses positives étaient les plus importantes :

- Dans le Sud (26%) et dans l’Est (24%), ce qui ne saurait surprendre, s’agissant de régions possédant une forte identité.

- Chez les plus jeunes : la tranche d’âge des 18-24 ans (40%) et celle des 25-34 ans (24%), ce qui laisse augurer d’une audience croissante des sécessionnismes.

- A gauche, parmi les « libéraux », c’est-à-dire, dans le lexique politique américain, les sympathisants de gauche (32% des libéraux modérés et 28% des libéraux radicaux répondaient par l’affirmative contre 17% des conservateurs). Une telle attitude, de la part de ceux qui attribuaient jusqu’alors les progrès réalisés au sein de la société américaine au démantèlement des communautés locales sous la double pression de l’individualisme et du gouvernement fédéral, traduisait vraisemblablement leur crainte vis-à-vis de la restriction des libertés à l’initiative de l’administration Bush et, peut-être aussi, leur intérêt pour les thèses communautaristes qui, à gauche, tentaient de réhabiliter les solidarités de proximité.

- Chez les Hispaniques (43%) et les Afro-Américains (40%), tandis que seuls 17% des Blancs américains répondaient par la positive. Ces résultats étaient à la fois surprenants et attendus. Surprenants parce que l’instauration de l’égalité des droits civils et politiques entre Blancs et représentants des minorités raciales résulte de l’intervention massive du pouvoir central qui a empiété sur les prérogatives des États sudistes attachés au maintien d’une législation ségrégationniste. Attendus parce que leur sentiment d’aliénation à l’égard des États-Unis demeure toujours plus fort que celui des Blancs. Il conviendrait toutefois de vérifier si l’accession d’un Afro-Américain à la Maison-Blanche n’aurait pas contribué à tempérer ce sentiment (en exacerbant en retour le même sentiment dans une partie de la population blanche).

Le sondage faisait apparaître que 18% des Américains seraient prêts à participer à une action sécessionniste dans leur État (contre 72% qui s’y déclaraient opposés). Cette proportion atteignait 24% dans le Sud (contre 15% dans l’Ouest et le Centre-Ouest), 35% chez les moins de 30 ans (contre 17% chez les plus de 65 ans), 33% chez les Afro-Américains (contre 15% chez les Blancs américains) et 38% chez les non bacheliers (contre 10% chez les Américains possédant une formation universitaire).

Il était également demandé aux sondés de livrer leur avis sur le système politique américain et, en particulier, sur le bipartisme qui le régit. Un peu moins de la moitié d’entre eux (environ 44%) considéraient que ce système était défaillant, 27% avec quelques réserves et 18% avec force conviction.

L’intention des sondeurs était de mettre à jour un lien éventuel entre les sympathies sécessionnistes et la désaffection à l’égard de la politique américaine. Même si le sondage n’a pas permis d’établir formellement l’existence d’un tel lien, le fait que 18% des sondés manifestaient un penchant sécessionniste affirmé tandis que les tenants de l’opposition la plus tranchée au système politique américain recueillaient un pourcentage identique pourrait laisser penser que les deux tendances sont indissociables.

Indiscutablement, les sécessionismes représentent une tendance importante de l’opinion publique aux États-Unis. Le bipartisme en vigueur ne lui permet guère de s’exprimer électoralement. Pour autant, est-il condamné à cheminer silencieusement dans les esprits et à rester cantonné dans le domaine de la pure virtualité politique ?

Les déclarations à l’emporte-pièce de certains responsables républicains comme le gouverneur du Texas, Rick Perry, successeur de George W. Bush, ou le représentant texan Ron Paul, montrent que l’idée sécessionniste peut rencontrer un écho dans les milieux politiques traditionnels sur un fond d’opposition à Washington et à l’administration présidentielle en place.

L’hostilité suscitée par le président Bush, sa politique étrangère et les restrictions que son administration avait imposées aux libertés individuelles et collectives au nom de la lutte contre le terrorisme (restrictions maintenues par la présente administration), ont favorisé la montée en puissance des aspirations sécessionnistes.

L’élection d’Obama a-t-elle affaibli les sécessionnismes américains ?

L’élection de Barack Obama a-t-elle réconcilié avec le pouvoir central les catégories d’Américains les plus tentées par la sécession (les jeunes et les membres des minorités raciales) ? On ne peut écarter l’idée que la mobilisation en faveur du sénateur de l’Illinois et la ferveur qu’a suscité sa candidature soutenue par une campagne de propagande moderne via l’internet, ont pu restaurer un temps l’intérêt pour la politique partisane chez de nombreux Américains qui s’en étaient détournés.

Mais trois éléments permettent sans doute de relativiser l’impact de l’élection du nouveau président :

– la crise économique qui a frappé de plein fouet les États-Unis au tout début de son mandat et la nouvelle crise qu’ils connaissent aujourd’hui,

– la baisse progressive de sa popularité, dont, depuis le mois de novembre 2009, moins de la moitié des Américains approuvent désormais l’action (tout au moins jusqu’à l’annonce de la mort de Ben Laden qui a entraîné un regain de l’engouement des Américains pour leur président),

– et la signification réelle de son élection qui ne change en rien la situation sociale précaire de la majorité des Afro-Américains, mais consacre l’émergence de la bourgeoisie noire au sein des réseaux de pouvoir états-uniens.

Dans la postface à son ouvrage consacré au nationalisme noir et à l’opinion publique afro-américaine publié en 20097, Melanye T. Price, après avoir constaté le vote quasi-unanime des Afro-Américains en faveur de Barack Obama et la volonté manifeste chez eux de le soutenir une fois élu, n’écarte pas la possibilité d’une résurgence du nationalisme noir et d’une protestation radicale afro-américaine sous la présidence Obama, en l’état du maintien des inégalités criantes qui touchent cette partie de la population américaine.

Le neutralisme racial affiché par le nouveau président est, d’une façon évidente, contredit par l’appui électoral massif des minorités dont il a bénéficié, et par le vote majoritaire des Blancs en faveur de son adversaire (mais il est vrai que, depuis Lyndon Johnson en 1964, aucun candidat démocrate n’a jamais obtenu qu’une minorité des suffrages de l’électorat blanc). Aussi l’élection et l’action présidentielles, loin d’atténuer les clivages raciaux, ont semblé plutôt de nature à les accentuer. Elles ont favorisé en outre la radicalisation d’une partie de l’opinion républicaine autour du Tea Party qui entend promouvoir le droit des États, et autour de l’idée de sécession.

Deux sondages réalisés au Texas en avril 2009, après les prises de position publiques du gouverneur Rick Perry contre le gouvernement fédéral, ont montré l’émergence d’un très fort sentiment sécessionniste dans la population locale, surtout dans le camp républicain.

Celui de Rasmussen Reports établissait que 31% des Texans affirmaient le droit de leur État à se détacher des États-Unis.8

Celui de Kos Media faisait ressortir que 35% des personnes interrogées (contre 61%) estimaient l’indépendance plus profitable au Texas que son maintien dans l’Union. Ce pourcentage était de 48% chez les électeurs républicains, qui se prononçaient dans la même proportion en faveur du statu quo.9

Loin de s’essouffler au lendemain de l’élection de Barack Obama, les sécessionnismes nord-américains paraissent, au contraire, avoir gagné de nouvelles forces et conquis un nouvel auditoire.

Le Tea Party lui-même, grand vainqueur des élections de mi-mandat, a, par son discours hostile à Washington et ses dénonciations des ingérences du gouvernement fédéral dans le domaine de compétence des États et dans la vie privée des citoyens, donné du crédit à celui des sécessionnistes.

S’ils ne disposent encore que d’une audience relativement limitée, les mouvements sécessionnistes ne manquent cependant pas de légitimité. Cette légitimité, ils la puisent dans la théologie politique américaine dont ils s’inspirent et dont ils apparaissent tributaires, dans le courant anti-fédéraliste, et dans le constitutionnalisme populaire, transposition dans le domaine politique du principe protestant du sacerdoce universel des croyants, qui dénonçaient, pour le premier, la confiscation de la révolution américaine, et, pour le second, celle de la constitution et de son interprétation par l’oligarchie au pouvoir.

Thierry Mudry
Copyright Éditions Ellipses (ouvrage à paraître)

Notes

  1. « As If Things Were not Bad Enough. Russian Professor Predicts End of U.S. », entretien avec Igor Panarine, in Wall Street Journal, 29 December 2008.
  2. « The Once and Future Republic of Vermont », in Washington Post, 1er avril 2007.
  3. Warren R. Hofstra, « Land, Ethnicity, and Community at the Opequon Settlement, Virginia, 1730-1800 », in Ulster and North America. Transatlantic Perspectives on the Scotch-Irish, Tuscaloosa and London, The University of Alabama Press, 1997, p.167 à 188.
  4. Tels que les Germano-Américains, les Irlando-Américains, les Italo-Américains, etc… que Roosevelt désignait sous le sobriquet d’« hyphenated Americans », d’« Américains à trait d’union » (« Roosevelt Bars the Hyphenated », in New York Times, 13 octobre 1915).
  5. “In Vermont, Nascent Secession Movement Gains Traction”, in New York Times, 3 juin 2007.
  6. Cf. www.zogby.com et middleburyinstitute.org/zogbysecessionpoll2008.html.
  7. Dreaming Blackness. Black Nationalism and African American Public Opinion, New York and London, New York University Press, 2009, p.173 à .181.
  8. www.rasmussenreports.com/public_content/politics/states_general/texas/
  9. www.dailykos.com/statepoll/2009/4/22/
 

À propos de l'auteur

Docteur en droit et avocat au Barreau de Marseille, Thierry Mudry est également chargé d'enseignement à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence. Ses recherches et ses cours portent sur le fait religieux et ses rapports avec la problématique identitaire et les dynamiques géopolitiques.

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