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11/10/2011

La politique se nourrit de plus en plus des vomissures des caniveaux qui banalisent la haine des discours et dans les débats.

De cette inquiétante haine en politique

10 octobre

par Barthélémy Courmont, chercheur associé à l’IRIS, professeur de science politique à Hallym University (Chuncheon, Corée du Sud)

Il n’y a rien de nouveau dans le fait que la politique génère des tensions dans les sociétés, ravive les différences, et exacerbe les extrêmes de tous bords. A condition que de telles pratiques restent limitées à un petit nombre d’individus et de groupes politiques identifiés comme radicaux. Les partis dits républicains (en France) ou tout simplement modérés, respectueux des institutions et, par voie de conséquence, de ceux qui peuvent être en désaccord avec leur programme et leurs idées, sortent de ce cadre, et voient dans la pratique de la politique la force des convictions plus que celle de l’intimidation.

 

Il est dans ce contexte inquiétant de relever des comportements haineux qui s’éloignent considérablement de ce respect mutuel, règle pourtant essentielle à la bonne santé d’une démocratie, et qui détériorent l’image du politique. Et force de constater qu’en période électorale, on assiste à une accumulation de tels comportements. La campagne présidentielle américaine, qui n’en est pourtant qu’au stade des Primaires côté républicain, l’élection elle-même ne se tenant qu’en novembre 2012 (soit dans plus d’un an), offre par exemple le déplorable spectacle d’un déferlement haineux s’abattant sur le président sortant, Barack Obama. Dans sa chronique pour l’hebdomadaire Time datée du 12 octobre, Joe Klein revient ainsi sur l’épisode d’une émission radio à laquelle participait récemment Michele Bachmann, candidate aux Primaires républicaines et nouvelle égérie du Tea Party. Un auditeur, lui apportant son soutien, affirma à l’antenne qu’il voterait pour Charles Manson plutôt que pour Barak Obama. En d’autres termes, il préférerait voir à la Maison-Blanche un des tueurs en série les plus célèbres du XXe siècle qu’un homme politique qui visiblement, ne partage pas ses convictions, mais qui semble a priori plus sein d’esprit que le gourou assassin. Mais le problème, comme le note très justement Joe Klein, n’est pas dans cette sortie navrante d’un auditeur lambda dont les propos relèvent d’un sinistre café du commerce plus que d’une analyse politique. Il est dans l’étonnante réaction – ou non réaction plutôt – du journaliste, dont le rôle de médiateur devrait être d’empêcher de tels déferlements de haine, et de remettre les choses à leur place, mais aussi de Michele Bachmann, qui devrait rappeler que malgré leurs divergences politiques, elle ne permettra pas de telles abominations proférées à l’encontre de son adversaire. Exactement comme John McCain l’avait fait en 2008, avec une fermeté et un courage qui l’honorent. Au lieu de cela, la candidate populiste remercia l’auditeur pour ce qu’il avait dit ! On croit rêver. Soit Michele Bachmann n’a jamais entendu parler de Charles Manson, auquel cas son ignorance ne devrait pas lui permettre de convoiter la fonction suprême, soit elle cautionne de tels agissements, et rejoint ainsi les tristes rangs de ces extrémistes affiliés à des partis qui ne le sont officiellement pas, et suggèrent comme l’avait fait Sarah Palin de s’en prendre physiquement à leurs adversaires…

On pourra bien sûr arguer du fait que le Tea Party reste faible, et que le vainqueur des Primaires républicaines, quel qu’il soit, n’aura que des relations lointaines avec ce mouvement. Sans doute. Mais on relève malgré tout de plus en plus fréquemment des pratiques de ce type. Jamais dans l’histoire des Etats-Unis un président en exercice ne fut autant l’objet de haine que Barak Obama. Et si un classement devait être dressé dans ce registre, il y a de fortes chances que George W. Bush arrive en deuxième position, et Bill Clinton en troisième. A moins que le tiercé soit dans le désordre, mais ces trois-là tiennent décidément la corde. En d’autres termes, cela n’aura échappé à personne, les trois derniers présidents américains furent les présidents en exercice les plus détestés. Même Richard Nixon, pourtant poussé à la démission, ou encore Jimmy Carter, qui fut sèchement battu dans sa quête d’un deuxième mandat, ne furent pas l’objet d’attaques aussi personnelles, et surtout à grande échelle. Quelles que soient les raisons expliquant cette haine dont ils firent – ou font encore – l’objet, les trois derniers présidents américains incarneraient ainsi une tendance de notre époque, voire même en progression. Avis aux amateurs, pour ceux qui souhaitent devenir le prochain occupant de la Maison-Blanche… Si Michele Bachmann y parvient un jour (puisqu’elle en rêve, rêvons un peu aussi), elle ne sera par conséquent pas surprise de devenir la femme la plus détestée en Amérique.

Dans le contexte actuel, parce qu’ils sont au pouvoir, les Démocrates prétendront qu’il s’agit là des pratiques du parti Républicain, lequel répondra en s’appuyant sur l’exemple de l’administration Bush que les Démocrates sont coutumiers du fait. La haine, c’est forcément les autres…

Le cas américain n’est en rien isolé. Il semble même faire école. Que dire des démocraties européennes, où les campagnes électorales autant que les débats politiques s’apparentent de plus en plus à des joutes, dans lesquelles le sens du compromis – et des responsabilités – n’a plus qu’une place accessoire ? Que dire des démocraties asiatiques, pourtant passées maîtres dans l’art du respect, et qui voient pourtant leurs classes politiques se livrer à de sinistres attaques dans lesquels les débats d’idées sont de plus en plus souvent en option ?

Si elle se généralise de la sorte, comment expliquer une telle dérive ? Sans doute une personnification trop forte de la politique n’y est-elle pas étrangère. En s’invitant dans le quotidien des citoyens, les hommes politiques s’exposent plus facilement à des critiques. C’est la rançon de la gloire. Le courrier des lecteurs de Voici érigé au rang d’analyse politique. Leur responsabilité est de ce fait réelle. En refusant d’« élever la fonction » qui est la leur, comme le dit la formule, et en préférant se mettre au niveau de leurs compatriotes, ils risquent d’attiser les passions.

On peut également chercher du côté des médias, qui mettent en avant les divergences profondes entre responsables politiques et taisent dans le même temps les points de convergence, des raisons expliquant cette fièvre de haine qui semble monter à l’approche de chaque élection. Joe Klein, pour revenir à lui, fait d’ailleurs son autocritique – et celle de sa profession – sur ce point, notant qu’on devrait parfois insister sur les initiatives bipartisanes, autrement plus productives que les joutes qui paralysent les sociétés plus qu’elles ne les font avancer.

Les médias justement, ces faiseurs de rois, sont aussi ceux qui peuvent, en un temps record, détruire une carrière. Dans ce registre, la politique n’est pas absente, bien au contraire. Tout aurait commencé aux Etats-Unis (encore), à l’occasion du débat présidentiel télévisé opposant un jeune et dynamique Kennedy à un nerveux et mal rasé Nixon. C’était en 1959, la tyrannie de l’image était en marche, elle s’est depuis mise au grand galop. Et quand l’image prend le dessus sur le contenu, il est évidemment plus facile d’abattre son adversaire plutôt que de chercher à démontrer ses lacunes.

On peut enfin trouver des explications dans le fait que dans nos sociétés où l’information est instantanée, et disparaît aussi vite qu’elle est arrivée (il serait amusant de faire des sondages en demandant aux gens ce qui s’est passé dans l’actualité nationale et internationale la semaine dernière, histoire de voir à quel point les histoires qui tiennent le public en haleine sont oubliées à la vitesse de l’éclair), chacun prétend détenir la vérité sur tous les sujets. On appelle effectivement cela le café du commerce, et il n’y a rien de nouveau dans ce phénomène, mais il a pris une ampleur d’autant plus grande que la communication se fait désormais dans les deux sens, et que celui qui était hier un simple récepteur s’amusant à disserter sur le monde avec ses proches peut désormais prendre la parole et inonder le monde de ses appréciations pour certaines justes, pour d’autres malheureusement haineuses. Un peu le populisme à l’envers, pour faire court.

On rêverait volontiers d’un sursaut, sous les bannières d’un politique qui exigerait un retour au respect, un retour à la normale, prendrait tout simplement pour slogan, un brin populiste, « la haine : on déteste ! », et mettrait ses promesses en application. Nous en sommes malheureusement très loin, et quand bien même il existerait, il serait sans doute le plus détesté de tous…

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