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11/10/2011

Moscou en tant que puissance : fantasmes russophiles ou tigre édenté?

Moscou en tant que puissance : Fantasmes russophiles ou tigre édenté ?

Eurasie :: Dimanche, 9 octobre 2011 :: Charlotte Sawyer & John Q. Neel  

Je sais que ces propos navreront ceux qui, à défaut, font reposer beaucoup de leurs rêves sur une Russie – dont on ne sait plus trop bien, en raison de la fine partie de chaises musicales mise en place entre les deux hommes, si elle medvedevo-poutinienne ou bien poutino-medvedevienne – dont ils attendent, à l’évidence, beaucoup plus qu’elle ne pourra leur donner. Mais, à la lumière de ces révélations distillées par le ministère russe de la Défense et; plus sérieusement, la presse économique britannique, et du dernier prurit pseudo-diplomatique du (si peu) président russe, Dimitri Medvedev, la question doit être posée sans plus attendre : la Russie est-elle encore la puissance dont rêvent certains ?

Pourquoi se poser la question maintenant ? Pour plusieurs raisons, à l’évidence.

La première étant que le ministère russe de la Défense a dû démentir les rumeurs, de plus en plus persistantes, selon lesquelles la marine russe pourrait désarmer, d’ici à 2014, ses Sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de type Typhoon. Agaçant, dans la mesure où la Russie vient de démontrer son incapacité à construire, désormais, des navire de surface de dernière génération, réduite qu’elle en est à commander à la France un lot de BPC type Mistral. Agaçant, donc, et peu rassurant, en termes d’équilibre des forces, dans la mesure où le communiqué émane de gens qui nous racontent, depuis des lustres, à peu près n’importe quoi. Relisez, pour voir, les communiqués officiels de la gué-guerre russo-géorgienne, gagnée avec les difficultés que l’on connait face à la minuscule Géorgie ! Mais, oui, celle dont le site – pourtant assez proche des Russes – RedStars, consacré aux forces armées russes, avait ironisé, à propos de la guerre aérienne conduite par Moscou, sur une… « farce aérienne » russe !

Doit-on parler, en raison d’annonces tapageuses à propos du nouvel (enfin, devrait-on plutôt dire) avion de 5ème Génération annoncé par les Russes, le fameux Sukkhoï T-50, lors du dernier salon aéronautique de Moscou (Maks 2011) de réveil pour les ailes et l’aéronautique russe ? À voir !

En parts de marché, pas vraiment. Lorsqu’un Salon du Bourget (cru 2011) se chiffre en centaines de commandes pour deux seuls constructeurs (Airbus et Boeing, ne fâchons personne), celui de Moscou (Maks 2011) se solde pour l’ensemble de l’industrie aéronautique russe – secteurs civils et militaires confondus – en dizaines de commandes. Et, quand nous disons « dizaines », nous ne parlons pas de chiffres approchant les 80, 90 ventes, vous vous en doutez ! Et, encore, s’agit-il d’annonces. Or, rappelons qu’en 2010, seuls DOUZE avions civils ont été construits en Russie et, Maks 2011 ou pas, la dernière version en date du TU-204, le Tu-204SM, n’a toujours pas trouvé preneur. Évidement, lorsque les commerciaux sont, dès 10hoo du matin, fin saouls sur leurs stands – dernier Salon Milipol, le prochain démarrera le 18 octobre 2011, nous y constateront les avancées éthyliques réalisées (ou pas) – difficile d’être productifs, camarades ! Rappelons, qu’aujourd’hui est, le plus sérieusement du monde, évoquée par des analystes, tant russes qu’occidentaux, l’éventuelle disparition pure et simple, à court terme, de MiG en tant qu’avionneur…

Quant à la modernisation des ailes russes, elle paraît assez limitée : des Su-34 et Su-35. Les seuls MiG-29 venus renforcer le parc existant ont été ceux refusés par les Algériens. Pour le reste, le programme du MiG-29K n’est pas très affriolant – en fait, un seul prototype, le n°941, poursuit ses essais – et, de son côté, l’avionneur s’est contenté, cet été, lors de la présentation de son rapport financier, d’affirmer que le « programme d’armement national pour 2011-2020 prévoit l’achat de MiG-29K/KUB et de MiG-35 »1. En fait, la dernière VRAIE vague de modernisation des ailes russes date de 2010. Année où la Force aérienne russe avait reçu, en tout et pour tout, quinze appareils :

Quatre Su-30M2 multirôles.
Quatre bombardiers Su-34.
Quatre appareils d’entraînement Yak-130.
Trois MiG-29SMT. Encore importe-t-il de préciser que ces trois SMT était le reliquat de la commande algérienne (34 appareils refusés). Mais, là, le choix était limité : soit la chasse russe les intégrait dans son parc, soit les appareils étaient laissés à l’abandon ou, au mieux, transformés en sculptures de César.

Au plan des annonces pas davantage de quoi pavoiser. En effet, comme l’ont écrit Pierre Casamayou et Piotr Butowski, « Si au dernier Salon de Moscou [comprendre celui de 2010, NdlR] le ministère russe de la Défense avait commandé u lot de 48 Su-35, quatre Su-32M en présence de Vladimir Poutine, rien de tel cette année. Dans les deux cas » – il s’agit, bien évidemment de l’explication officielle – « les négociations sur les prix n’étaient pas achevées »2.

La Défense antiaérienne se porterait un peu mieux. Et encore. Téhéran vient, en effet, de de décider de traîner la Russie en justice, en raison de son refus de livrer des système S-300 promis. Un système dont Moscou vient d’ailleurs d’annoncer l’arrêt complet de la production. Les S-300 n’étant plus livré qu’à l’export depuis 1994, ce qui laisse supposer que Moscou se contentera de vendre à doses homéopathiques des S-400, lorsqu’elle le décidera. Ou, plutôt, risquons l’hypothèse, lorsque Washington l’y autorisera…

Quant à la marine russe, faut-il, en ce qui la concerne parler de « farce navale » ? La perspective, pour peu glorieuse qu’elle soit, est à craindre…

Car, quid des Typhoon, must de la dissuasion sous-marine russe ? Pour le site spécialisé meretmarine.com, « … l’avenir de ces bâtiments demeure incertain. Sur les six Typhoon construits, seuls trois existent encore (les trois autres ont été désarmés en 1996 et 1998). Mis en service en 1981, le Dmitry Donskoy, qui a été refondu afin de servir aux essais du missile balistique Boulava, destiné aux nouveaux SNLE du Type Borey, a achevé sa mission, le Yury Dolgoruky, tête de série des SNLE russes de nouvelle génération, étant désormais capable de tirer ses propres missiles. Il sera d’ailleurs admis au service actif dans la flotte du Pacifique d’ici la fin de l’année. Quant aux deux autres Typhoon, les Arkhangelsk (1987) et Sever Stal (1989) ils ont été placés en réserve à Severodvinsk en attendant une éventuelle modernisation ».

Pas très brillant, vous en conviendrez !

Et encore, n’avons-nous évoqué que les bâtiments eux-mêmes ! Qu’en est-il de leur armement ?

Toujours selon meretmarine.com, « L’adoption d’une dotation complète de Boulava ne semblant pas possible techniquement (et/ou financièrement), les Typhoon sont aujourd’hui comme des tigres sans croc. Car les missiles balistiques SS-N-20 qu’ils mettaient en œuvre à l’origine ne sont plus en service. La question demeure donc de savoir quoi faire de ces SNLE. L’une des pistes envisagées est de les transformer, à l’image de quatre anciens SNLE américains du type Ohio, en sous-marins lance-missiles de croisière capables aussi de déployer une importante force de commandos ».

La raison « technique » du déploiement restreint du missile Boulava est que ce dernier n’a jamais réussi qu’une partie de ses essais à la mer. Est-il un SS-N au rabais ? Difficile à dire.

L’autre question qu’il importe de poser est la suivante : comment en est-on arrivé là ? À bien y regarder, le jeu de pouvoir ambigu mis en place par Medvedev et Poutine – le premier faisant mine d’être moins « grand-russe » que l’autre – a des airs d’écran de fumée dressé pour dissimuler un manque de compétence évident à la tête de l’usine à gaz qu’est le Kremlin.

Un simple exemple : le numéro d’acteurs que nous a joué le binôme Medvedev-Poutine sur le dossier des BPC Mistral. Le premier invoquant la nécessité « absolue » du contrat français, le second fronçant les sourcils à l’idée que des arsenaux navals russes ne soient pas sollicités !

Mais, enfin, quelle « farce navale (cette fois) » nous ont joué les deux hommes ? En effet :

1.Si Poutine était si conscient du dramatique état de la marine russe, que n’a-t-il présidentiellement mandaté les entreprises russes les plus à même de conduire le projet, de fournir un équivalent-Mistral à ses marins ?
2.Que n’a-t-il – ainsi que Medvedev – résolu la question la déchéance de la la flotte des SNLE (Typhoon) et de leur armement (Boulava) ?
3.Pour finir, à la lumière de la passation de pouvoir initiée si médiatiquement entre les deux hommes, qui va croire un instant que des divergences sérieuses ont bien pu les opposer, autrement que pour amuser la galerie des commentateurs locaux et internationaux ?

De « farce aérienne » en « farce navale » successives, que reste-t-il, in fine, de la puissance militaire russe ? Probablement pas grand-chose, si ce n’est des promesses auxquelles plus personne ne croit sérieusement. Cf. la dernière en date de Mikhaïl Pogossian, le patron d’OAK – qui, regroupe ce qui reste de l’industrie aéronautique militaire russe – voudrait que « le programme d’armement national prévoit l’achat de 800 avions militaires jusqu’en 2020 »3.

Doit-on, par ailleurs, se gargariser du veto russe apposé à la dernière résolution onusienne proposée par Washington pour tenter de faire sauter le verrou syrien ? Non. Et pour plusieurs raisons :

1.Le président russe, Dimitri Medvedev en personne, vient de préparer le terrain à une énième turpitude diplomatique moscovite. Affirmant précipitamment, le vendredi 7 octobre 2011, que le régime syrien devrait « partir » s’il ne parvenait pas à mettre en place les « réformes indispensables ».
2.Quelles réformes et pourquoi ? Qui, a mandaté le locataire de transition du Kremlin pour se prononcer de la sorte sur les affaires intérieures de la Syrie ? À l’évidence, personne, sauf à vouloir servir la soupe au US Department of State qui peut la peau du président syrien, le Dr. Bachar El-Assad. Car, Medvedev a sa petite idée sur la suite des événements : pour lui, lisez-bien, « Si ces dirigeants ne sont pas capables de mener ces réformes, ils doivent partir, mais c’est au peuple et au régime syrien de décider cela, et non pas à l’Otan ou à certains pays européens », a prétendu Medvedev.
3.Dernier signe annonciateur de la trahison russe à venir : lorsque Medvedev énumère la (courte) liste de ceux qui n’ont pas vocation à s’ingérer dans les affaires syriennes il cite, très précisément, « l’Otan » et « certains pays européens », dont il se garde bien de préciser l’identité. Sont exclus de sa liste : tous ceux qu’il n’a pas nommé et – bien sûr, en tête de peloton – le Conseil de sécurité des Nations-unies, spécialisé dans le dépeçage des alliés de la Russie. Merci qui ?
4.Les Russes ayant complaisamment signifié les raison de leur rejet, le boulevard est, désormais, ouverts aux ambitions occidentales. Il suffit aux Occidentaux de mettre sur pied une résolution ad hoc, taillée sur mesures pour esquiver les sujets de fâcherie moscovites.

Gageons que Washington, Londres et Paris s’y attelleront. Restera, alors, à la diplomatie russe de se laisser gagner par la sagesse des nations (sic) et d’adopter – comme elle le fait depuis la 1ère Guerre du Golfe et, encore récemment, sur la Libye – sa position préférée : c’est-à-dire couchée à plat ventre devant l’Occident. À notre avis, une simple question de semaines.

Autre sujet : quelques analystes ont beaucoup extrapolé de l’amélioration (encore heureux, elles étaient calamiteuses) des relations entre la Russie et la Biélorussie. Certes, Moscou a fini par régler une partie de ses différends (tous créés par le Kremlin, soit dit en passant) avec Minsk. Mais, comme l’a relevé Jacques Borde dans l’un de ses derniers entretiens accordés à votre site, la portée de ses mamours bilatéraux est assez limitée. Lorsqu’il s’agit de problèmes pratiques, le voisin biélorusse est prié de se débrouiller par ses propres moyens. Ainsi, la Biélorussie va bien procéder à la modernisation de son aviation de chasse. Coup de main de Moscou? Vous plaisantez : ça n’est en rien en raison d’une quelconque aide russe. En effet, c’est auprès de la Bhāratīya Vayu Sēnā (armée de l’air indienne) que Minsk négocie le rachat de 18 Su-30K, « devant être modernisés pour un prix unitaire de 15M$US »4. Là encore, les rêveurs d’une grrrrrrande Russie se serait-ils encore fait piéger par le jeu politcio-médiatique de la paire de bluffeurs ayant décidé de se succéder à la tête du Kremlin ?

En tout cas, oublions l’état militaire de la Biélorussie, si, aujourd’hui, le Tigre russe se retrouve « sans croc » (ou presque) c’est tout autant – si ce n’est principalement, la parenthèse Medvedev n’ayant été, à l’évidence, qu’une affligeante pantomime – la faute à Poutine, qui, s’il est élu, devra prouver qu’être un homme d’État ne consiste pas seulement à mettre en place des « farces électorales », pour réussies qu’elles s’avèrent, ou à embastiller, au froid et au loin, tel oligarque médiatique aussi douteux et corrompu qu’ils soit. À noter que si le sort (mérité) réservé à Mikhaïl Borissovitch Khodorkovski visait à impressionner et discipliner, durablement et efficacement, l’oligarchie financière, c’est plus que raté ! En effet, à en croire un sondage de Camden Media, réalisé avec la banque helvétique UBS, « 88% des entrepreneurs russes disposant d’une fortune de plus de 50 M$US ont déjà transféré à l’étranger leurs avoirs et comptent vendre leurs affaires »5.

Mais le malaise serait plus général. Car, contrairement à l’onanisme béat affiché par la plupart des supports russophiles – dont par charité nous tairons les noms – il existe bien, concernant l’avenir de la Nouvelle Rome rêvée par certains naïfs, une « frustration générale » et un « manque de perspectives qui pèsent sur les Russes »6, au point que, selon l’institut de sondage Levada Center, « 22% des adultes disent vouloir quitter le pays », soit « plus du triple d’il y a quatre ans et un record depuis la chute de l’Union Soviétique »7, estime le très sérieux The Economist, repris par Challenges. Évidemment, « ce ne sont pas les pauvres et les désespérés qui veulent fuir; mais les entrepreneurs et les étudiants. Près d’un tiers des 25-39 ans qui vivent dans les grandes villes et disposent de revenus de cinq à dix fois supérieurs à la moyenne russe sont ainsi prêts à faire leur valise »8.

Ultime question, Medvedev-le-petit étant sur le départ :se pourrait-il que nous noircissions le tableau et dressions un portrait biaisé du Premier ministre russe, Vladimir Vladimirovitch Poutine, dans le but, honteux à nuire à un destin plus fabuleux que celui d’Amélie Poulain ? Outre que ce serait là donner une force surprenante à nos écrits, The Economist de noter, plus sérieusement, que « la perspective du retour de Poutine à la tête de l’État, même si ce dernier ne l’a jamais abandonné, ne fait qu’aggraver se sentiment d’immobilisme »9.

Une puissance militaire de façade, une diplomatie quasiment – le sursaut onusien sur la Syrie n’est, posons-en, hélas, l’augure, que temporaire – aux abonnés absent, un nouvel exode de Russes (en cols) blancs. Bigre ! La Russie est-elle encore une puissance ? Quelque part, c’est plus son problème que le nôtre. Il serait temps, pour certains, de s’en rendre compte et de cesser de bâtir des châteaux en Oural !…

Notes

[1] Air & Cosmos n°2276 (26 août 2011).

[2] Air & Cosmos n°2276 (26 août 2011).

[3] Air & Cosmos n°2276 (26 août 2011).

[4] Air & Cosmos n°2280 (23 septembre 2011).

[5] Challenges n°270 (29 septembre 2011).

[6] Challenges n°270 (29 septembre 2011).

[7] Challenges n°270 (29 septembre 2011).

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