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14/10/2011

Le pragmatisme économique divise les pays européens et ceux de l'Est sur une défense commune armée par la Russie.


Séminaire franco-balte de Vilnius :  Le spectre
d’une Russie forte tétanise les réflexions

Enrichissant, dynamique, stimulant : le sixième séminaire de défense et de sécurité qui a eu lieu les 29 et
30 septembre derniers entre les représentants français de la Délégation des Affaires Stratégiques et leurs
homologues Baltes a tenu ses promesses. 
A l’instar de l’évolution polonaise, les Etats baltes prennent peu à peu conscience des limites de l’alliance américaine et du progressif désengagement de Washington des affaires européennes. Corollaire de cette tendance, la nécessité de coopérer bien plus étroitement au niveau européen a été le leitmotiv du séminaire. Certes, il n’est pas question de remettre en cause l’OTAN ou d’encourager des duplications de moyens entre un instrument de défense européen et l’Alliance Atlantique.
Mais la petite musique d’une défense européenne se fait de nouveau entendre. Il est vrai que les Etats baltes sont motivés par un argument de poids, celui des inévitables restrictions budgétaires qui s’imposent dans un contexte de sinistrose économique bien parti pour se prolonger.

Pourtant, le programme qui a été au cœur de toutes les discussions, la défense antimissiles balistiques (DAMB), revient bel et bien à jeter de l’argent par les fenêtres.
D’une part parce que contrairement aux récentes déclarations d’Anders Fogh Rasmussen, le Secrétaire général de l’OTAN, son coût ne sera pas de 200 millions d’euros sur dix ans. Il se chiffrera en milliards. L’Ambassadeur Benoît d’Aboville, représentant permanent de la France auprès de l’Alliance, qui était présent à Vilnius, en a convenu.

D’autre part parce que la menace iranienne n’est pas avérée. Téhéran ne constitue un danger ni à court
terme, ni à moyen terme. Dans ce cadre, investir dans un dispositif dont tous les experts soulignent qu’il ne pourra jamais être totalement hermétique face à une menace sérieuse, relève de l’absurdité stratégique.

Mais la crainte de la Russie, la véritable cible de la DAMB, reste forte dans les anciens Etats baltes.
Au point d’entraver toute discussion sérieuse sur les relations avec Moscou. Si de Vilnius à Tallin tout le monde convient qu’il faut poursuivre le dialogue avec le Kremlin, le consensus règne aussi sur la nécessité de ne jamais lui faire la moindre concession. La palabre oui, l’affichage médiatique certainement, la réconciliation non.
Et cela quel qu’en soit le prix. Car les Russes disposent précisément de quelques-unes des clés qui permettraient de réduire substantiellement les dépenses de défense en Europe tout en améliorant les capacités militaires de l’UE.

Quelles sont les lacunes capacitaires européennes ? Letransport stratégique en premier lieu. L’Europe ne dispose pas davions de transport type C-5 Galaxy ou C-17 Globemaster lui permettant d’acheminer hommes et matériels vite et loin. Elle ne possède pas non plus d’hélicoptères lourds lui permettant de déployer ses troupes rapidement et massivement d’un extrême à l’autre d’un théâtre d’opération. Acheter ces matériels sur étagère aux Américains, ou en confier le développement à l’industrie de défense européenne, coûterait les yeux de la tête.

Or la Russie dispose de tous ces instruments. Le gros porteur Antonov-124-100 ou le MI-26T2 ont fait leurs preuves et sont d’une capacité supérieure à leurs homologues américains à coût moindre. Il y a des années que l’armée française, notamment, plaide en faveur de l’achat du second. Testé à Istres il y a quelques années par la Délégation Générale pour l’Armement, le MI-26 avait rallié tous les suffrages…

« Il n’est pas question d’acheter des armes à ceux qui nous ont autrefois envahi », a vivement réagi un représentant estonien lorsque cette perspective a été évoquée lors du séminaire, rappelant que la vente de quatre Mistral à la flotte russe avait déjà du mal à passer… Pourtant Français et Allemands ont lancé le programme d’avion de transport tactique Transall en 1958, treize ans après que le dernier soldat de la Wehrmacht ait quitté l’Alsace. Plus de vingt ans après la chute de l’Union soviétique, on pourrait légitimement s’attendre à un peu plus de maturité politique de la part de partenaires baltes
qui appellent à se tourner vers le futur.

Aujourd’hui, le contribuable européen doit régler la facture du développement de l’A400M d’EADS : plus de
cinq milliards d’euros de surcoûts pour une facture totale approchant les vingt-huit milliards et un avion qui entrera en service en 2013, avec cinq ans de retard.
Le ministère de la défense français menace d’ailleurs de ne pas payer les premiers exemplaires de l’appareil à Airbus Military qui, non content d’être en retard, présente des exigences élevées sur le contrat de maintenance moteur…Pourtant, dès 1997, l’Allemagne, qui n’a pas non plus que des bons souvenirs avec la Russie, avait proposé de choisir l’Antonov-70 russo-ukrainien, qui présentait l’avantage d’avoir déjà fait son premier vol, d’être moins cher et de proposer des performances supérieures à celles de l’A400M sur plusieurs points…
Nous nous préparons par ailleurs, alors que le besoin en hélicoptères lourds est réel au sein notamment des armées de terre française et allemande, à développer un appareil américano-européen, le Heavy Transport Helicopter (HTH), qui devrait être construit conjointement par Boeing et Eurocopter. Largement inspiré, d’après les maquettes présentées, du vieux CH-47 Chinook qui volait déjà au Vietnam, il ne sera pas opérationnel avant des années. Car l’armée américaine n’envisage pas le remplacement de ses hélicoptères lourds actuels avant 2030. Boeing vient d’ailleurs de proposer au Pentagone d’acquérir 155 nouveaux Chinook CH-47F, ce qui en dit long sur la possibilité pour le HTH de voir le jour dans un avenir proche. Pour le prix d’une mise à niveau qui lui permettrait de recevoir la certification EASA, opération sur laquelle le groupe Safran s’était dit prêt à apporter son assistance, le MI-26 serait disponible à très court terme, pour un peu plus d’une dizaine de millions d’euros l’unité… Contre des milliards d’euros d’investissements à long terme si le projet HTH est maintenu. A l’aulne de ces deux exemples, les calculs sont vite faits.

Soit nous accordons nos actes à nos paroles –et au partenariat stratégique franco-germano-russe renouvelé il y a un an à Deauville– et nous achetons du matériel à l’industrie de défense russe. Nous épargnerons de la sorte des milliards d’euros d’investissement dans la recherche et développement de défense tout en soutenant l’activité des équipementiers européens, Thales, Turbomeca, Sagem, parties prenantes du programme…
Soit nous restons, Français, Allemands, Baltes, Russes… prisonniers de nos vieux schémas de la guerre
froide. Dépendants des Américains pour les uns, isolés
pour les autres.

Il y a deux ans Evgueni Primakov, l’ancien Premier ministre russe, a signé un ouvrage brillant :  Le monde
sans la Russie ? A quoi conduit la myopie politique. De Moscou à Paris via Vilnius la réponse est simple : sans une étroite coopération entre Russes et Européens, nous serons d’ici peu des acteurs de seconde zone.


Philippe Migault,
Chercheur à l’IRIS, Rédacteur en chef de 3P.

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