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21/10/2011

Les russes prennent solidement position dans l'agriculture européenne en rachetant les sites de production BASF à Anvers et Ottersheim.

Eurochem s’implante en Europe pour le bien de son entrée en Bourse

Publié le 20 octobre 2011 à 12:13

 

Eurochem a racheté trois sites de production d’engrais azotés au groupe allemand BASF. Outre une volonté de diversification géographique de ses activités, ce rachat s’inscrit dans une stratégie plus large mise en œuvre par le groupe russe pour développer ses activités et profiter d’un marché promis à une forte croissance.

Si la nouvelle n’a retenu l’attention que de quelques initiés, elle a pourtant son importance dans le monde des producteurs d’engrais russes. Fin septembre, le groupe russe Eurochem a racheté trois sites de production – deux à Anvers en Belgique, et un à Ottersheim en France – d’engrais azotés appartenant au groupe BASF, géant allemand de la chimie. Depuis plusieurs mois en effet, ce dernier cherchait à se défaire d’activités dans les engrais qui ne contribuaient à son chiffre d’affaires qu’à hauteur de 1%.

Plusieurs repreneurs étaient sur les rangs, mais c’est l’offre du groupe russe – d’environ 700 millions d’euros – qui l’a emporté. Pour l’heure, la transaction doit encore obtenir l’aval des autorités russes et européennes pour la régulation de la concurrence. Si c’est le cas, elle sera effective d’ici à la fin du premier trimestre de l’année prochaine.

« Notre équipe expérimentée et nos installations très compétitives seront rachetées par un acteur stratégique dont le métier de base est la production d’engrais, ce qui augure de perspectives durables et de création de valeur ajoutée », se félicite Adreas Kreimeyer, membre de la direction de BASF.

De vieux complices

Dmitrii Strezhnev, directeur exécutif du premier producteur russe d’engrais azotés, estime pour sa part que le rachat permettra à Eurochem « d’acquérir un appareil de production de haute qualité, doté d’un système de distribution performant et qui nous donnera la possibilité d’étendre notre diversité géographique ainsi que notre proximité avec nos clients européens ». Des poids lourds du secteur comme Bayer, Syngenta ou Du Pont font appel aux produits d’Eurochem.

Concernant la distribution des engrais, la firme allemande K+S est liée à BASF par un contrat d’exclusivité et donc à son successeur sur les sites d’Anvers et d’Ottmarsheim, jusqu’en 2014. Détail piquant de l’histoire, Andreï Melnichenko, actionnaire majoritaire d’Eurochem, détient à titre personnel 10% du capital de K+S.

Difficile de croire que l’aspect financier de la transaction a, à lui seul, emporté la décision. Car il faut savoir que BASF et Eurochem se connaissent depuis longtemps : Eurochem n’est autre que l’un des principaux fournisseurs de BASF.

« L’essentiel de l’ammoniac et de l’urée – composants entrant dans la fabrication des engrais azotés – exportés par le groupe russe vers l’Europe alimentent les usines belges de BASF », explique Konstantin Koblov, directeur général et actionnaire de la société de conseil AKPR à Moscou. Eurochem exporte, au total, en Europe, 10,8 millions de tonnes d’engrais azotés, 2,53 millions de tonnes d’engrais phosphatés et 2,75 millions de tonnes d’engrais potassiques. En acquérant des capacités de production supplémentaires, Eurochem met également la main sur des technologies que BASF avait modernisées récemment, même si la construction des usines belges remonte à 1964.

Un marché intérieur anémié

C’est la première fois qu’un groupe russe entreprend une diversification géographique aussi importante dans l’Union européenne. Eurochem cherche ainsi à maintenir sa prééminence sur ses concurrents russes dans la production d’engrais azotés. Mais il s’agit encore, dans le même temps, d’un premier pas vers une stratégie bien plus large.

Les producteurs d’engrais azotés du monde entier sont de plus en plus inquiets pour leur avenir et ce malgré une conjoncture plutôt favorable. Même si les données recueillies par la société de conseil moscovite Creon indiquent qu’« en 2010, le prix des engrais azotés a progressé de 21% et de 11% depuis le début de l’année », la situation reste critique en Russie. « Après la sécheresse de l’été 2010 et l’interdiction d’exporter des céréales qui a suivi, la situation financière des producteurs agricoles russes s’est passablement détériorée, les obligeant à réduire leurs achats d’engrais. Raison pour laquelle les exportations des producteurs d’engrais russes – et particulièrement d’engrais azotés – progressent à un rythme plus marqué que leurs ventes intérieures », précise Creon.

Comme le coût de fabrication des engrais azotés est étroitement lié à celui du gaz et qu’en Russie, le prix du gaz dépend de l’importance des exportations vers l’Union européenne et la Chine, la visibilité dont disposent les producteurs sur les prix est assez limitée. C’est l’une des raisons pour lesquelles « les concurrents d’Eurochem comme Ouralchem ou encore Sibur-engrais minéraux ont annoncé qu’ils cherchaient à céder leurs activités dans les engrais azotés », souligne Mikhaïl Safin, analyste chez Renaissance Capital. Ce qui laisse supposer l’imminence de nouvelles acquisitions sur le marché russe.

Un marché qui reste prometteur

Il existe, à côté des engrais azotés, deux autres catégories d’engrais : les phosphatés et les potassiques. Si la Russie a l’avantage de pouvoir produire les trois types, ses fabricants, au niveau mondial, ne détiennent que 10% de parts de marché. Et, compte tenu de la vétusté des sites de production, leur influence décline. « La croissance de la production russe vient principalement d’une pressuration des sites anciens et non de la mise en œuvre de nouveaux projets de développement », souligne Creon.

C’est sans doute ce qui a décidé Eurochem à déployer sa production en Europe. Mais le groupe russe compte également initier une diversification sectorielle. Actif sur les trois segments d’engrais, il exploitera d’ici à la fin de l’année prochaine une nouvelle mine de potasse dans la région de Volgograd, à Gremyachinksy, qui lui permettra d’étoffer son offre d’engrais potassiques.

Si la demande russe est relativement faible, ce n’est pas le cas de la demande mondiale. Cette année, la planète franchira le seuil des 7 milliards d’individus et les projections font état d’une population mondiale flirtant avec les 10 milliards d’ici à la fin du siècle. Un accroissement démographique sans précédent qui provoque une hausse du prix des denrées alimentaires. « La consommation de produits agricoles va augmenter. Mais, vu que l’on ne peut multiplier les terres arables dans la même proportion, il faudra accroître les rendements des terrains existants. Et ce n’est possible que par le recours aux engrais », précise Konstantin Koblov.

Une IPO prévue pour 2014

Ces diversifications, géographiques autant que sectorielles, servent encore un autre objectif : augmenter la valeur des actifs d’Eurochem en vue d’une entrée en Bourse. Andreï Melnitchenko a en effet laissé entendre qu’il prévoyait d’ouvrir au public une partie du capital de la société fin 2013-début 2014.

« C’est une bonne stratégie. L’entrée en Bourse d’Eurochem lui permettra de s’affranchir de la tutelle des banques pour son financement, et la mise en exploitation de la mine de potasse avant l’IPO lui permettrait de lever plus d’argent », souligne Mikhaïl Safin.

La stratégie développée par Eurochem révèle donc bien les enjeux auxquels tous les producteurs d’engrais russes sont confrontés. Trouver les moyens financiers de moderniser les outils de production sous peine de contraindre la Russie à devenir un importateur d’engrais.

Propos recueillis par :

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