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23/10/2011

Le contrôle méticuleux des images sortant de Syrie étouffe l'émotion occidentale et profite au croissant chiite contre les sunnites régionaux.

Les enjeux diplomatiques de la révolution syrienne.

Parmi les quatre grandes civilisations qui ont, tour à tour, dominé le Moyen-Orient (Egypte, Babylone, Perse et Turquie ottomane) il y a une constante géographique: elles ont toutes dominé la Syrie à leur apogée. Une Syrie qui jusqu’aux accords Sykes-Picot de 1916, englobait le nord de l’Irak actuel : les villes de Mossoul et de Kirkouk, quand Tigre et Euphrate débouchent sur la plaine mésopotamienne. Au cœur du croissant fertile, Damas est alors un point de passage obligé pour contourner le désert d’Arabie et basculer de l’Egypte, de l’Afrique du Nord et de La Mecque vers le golfe persique, les plateaux iranien et anatolien. Aussi la seule expérience d’unité musulmane fut l’œuvre de la brève dynastie Omeyyade qui s’installa à Damas peu après la mort de Mahomet (656-750). La dynastie Abbasside qui lui succéda s’installa à Bagdad (750-936) mais du laisser le contrôle du Maghreb et de l’Egypte aux mains des Idrissides et des Fatimides.

Depuis on peut estimer que le Moyen-Orient est partagé en quatre grands pôles : l’Egypte, l’Iran, la Turquie et l’Arabie. Au milieu se trouvent des puissances secondaires mais centrales, et donc nécessaires pour dominer le Moyen-Orient : Irak, Israël et Syrie. En dépit des efforts diplomatiques, la Syrie n’est soustraite à aucune des quatre grandes puissances régionales. Mais depuis l’échec de l’unité arabe baasiste des années 50 et 60, la région syro-irakienne reste à la merci de ces grandes puissances voisines qui rêvent de restaurer l’unité arabe ou musulmane sur les dépouilles de l’ancien empire babylonien. C’est d’ailleurs pourquoi Bachar El-Assad a toujours dans le passé pris soin de maintenir des contacts avec la Turquie, la monarchie saoudienne, la Russie ou la France. Comme une garantie de son indépendance vis-à-vis de Téhéran notamment.

En mars quand le régime baasiste a commencé à s’affaiblir à Damas, la Syrie a de nouveau été l’objet de toutes les attentions. Une révolution pourrait en effet modifier l’équilibre des forces au Moyen-Orient. Celui qui parviendrait à se constituer le nouveau protecteur des syriens gagnera une place prépondérante au Moyen-Orient. Mais le succès de la révolution n’est absolument pas une certitude.

Premièrement parce que l’Armée est fidèle à la famille Assad. Sans l’intervention de l’Armée, Ben Ali et Moubarak s’accrocheraient encore au pouvoir comme Abdullah Saleh au Yémen.

Ensuite parce que le risque de conflit confessionnel est trop grand. Seule une majorité de sunnite, excitée par les frères musulmans, remue. Les minorités chrétienne, druze et alaouite, soit un syrien sur quatre, soutiennent la dictature alaouite avec une minorité de sunnite.

Troisièmement l’Iran a compris le danger. Après les deux guerres américaines en Irak en 1991 et 2003, Téhéran a poussé ses pions chiites à Bassora, à Beyrouth et à Bagdad. Alliée à la Syrie alaouite (une branche du chiisme), l’Iran peut recomposer un nouvel « Empire chiite des deux-mers » entre Méditerranée et Océan Indien. Si le parti Baas tombe à Damas, le Hezbollah chiite au pouvoir au Liban sera coupé de ses ravitaillements en armes et en pétrodollars iraniens. Et si l’Iran perd pied en Syrie et au Liban, ses rivaux turc et saoudien créent « un boulevard sunnite » au milieu du monde chiite. L’Iran n’aura presque plus de levier pour rivaliser avec Israël et faire figure de leader du monde musulman. L’Iran cessera alors d’être un Empire et se réduira à un isolat chiite.

Téhéran est d’autant plus inquiet que, hier alliée de Damas, Ankara a de nouveau fait volte-face (après le spectaculaire retournement libyen) et organise désormais la révolte syrienne sunnite depuis Istanbul. Simultanément, Ankara a accepté d’installer un radar anti-missile américain à sa frontière iranienne. De sorte que la "Perse des mollahs" voit le soutien turc à ses frères sunnites de Syrie comme une menace stratégique. Une menace qui réveille les luttes ancestrales des perses achéménides contre Alexandre, des Parthes puis des Sassanides contre Rome, ou des Séfévides contre les Ottomans…

De ce fait, la police politique des bassidjis est à l’œuvre en Syrie. Les redoutables services de sécurité iraniens ont fait leur preuve en matant la révolte verte de Mir Hossein Moussavi et d’Ali Akbar Hachémi Rasfandjani en 2009. Quant au contrôle méticuleux de toutes les images sortant du pays, il pourrait bien avoir raison des révoltés sunnites. En étouffant l’émotion occidentale, Téhéran a carte blanche pour faire un bain de sang et maintenir à bout de bras un régime syrien devenu son obligé, bientôt son vassal.

C’est dans ce contexte que la Russie et la Chine viennent de mettre leur veto à des sanctions de l’ONU contre la Syrie. Ces puissances ont compris l’intérêt de maintenir face aux puissances sunnites turque, égyptienne et saoudienne, plus ou moins alliés de Washington, un croissant chiite mené par l’Iran et capable de faire contrepoids au Moyen-Orient. La France, si elle ne prenait pas en compte ces réalités, pourrait bien perdre toute influence au Levant.

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