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10/11/2011

Fedor Loukianov retrace les progrès et incertitudes futures sur les oléoducs russes.

Nord Stream et la politique asiatique de la Russie

Fedor Loukianov
12:06 10/11/2011
 
"Un monde changeant" par Fedor Loukianov
 

Dmitri Medvedev et Angela Merkel ont solennellement inauguré le gazoduc Nord Stream, principal projet énergétique de la Russie et de l’Union européenne du XXIe siècle. Principal projet en partie seulement parce que les autres n’ont pas encore été réalisés et on ignore s’ils seront mis en œuvre. Et en partie également car il a été conçu comme prototype de la coopération stratégique entre la Russie et l’UE et comme modèle sur lequel il était envisagé de bâtir le partenariat à long terme au milieu des années 2000.

L’accord portant sur sa construction a été signé en automne 2005 par Vladimir Poutine et Gerhard Schröder, qui littéralement une semaine après n’a pas réussi à remporter les législatives, et un mois plus tard il est devenu président du conseil des actionnaires de ce projet. Nord Stream était destiné à résoudre une série de tâches politiques.

Premièrement, débarrasser la Russie et son principal client en Europe, l’Allemagne, des pays de transit: le gazoduc passe sous la mer et arrive directement chez le client. A l’époque, aucun conflit gazier important n’était encore survenu entre la Russie et l’Ukraine, mais les relations entre ces pays voisins étaient déplorables: la révolution orange venait de se produire en Ukraine. Sachant ce qui s’est passé par la suite, y compris la fermeture des vannes du pipeline vers l’Europe en hiver 2009, il convient de noter que les parties ont fait preuve de clairvoyance en signant cet accord. Le gazoduc nord-européen ne remplacera pas l’Ukraine, mais il crée une alternative partielle.

Deuxièmement, après la crise politique associée à la révolution orange en Ukraine, lorsque l’Europe a unanimement soutenu les candidats antirusses, Vladimir Poutine a de nouveau proposé à l’UE un modèle d’union stratégique. Cela ne concernait pas seulement la construction d’un autre gazoduc, ce qui est déjà pas mal en soi, mais également le schéma selon lequel les compagnies russes et allemandes échangeaient les parts et les actifs. La Russie était prête à offrir aux partenaires l’accès à l’exploitation des gisements en échange de sa participation aux réseaux de distribution sur le marché européen. C’est de cette manière que le président russe voyait le modèle le plus prometteur de coopération. Les schémas d’intégration institutionnelle asymétriques proposés par l’Union européenne n’ont jamais intéressé Poutine.

Quel est le résultat?

En septembre dernier déjà, pendant le lancement technologique de Nord Stream, Vladimir Poutine a publiquement annoncé ce que tout le monde savait mais préférait ne pas dire officiellement: l’Ukraine a perdu le statut de monopole, la Russie et l’Allemagne dépendent désormais moins des pays de transit capricieux. La réponse de Kiev n'a pas tardé: le nouveau gazoduc n’aura pratiquement aucune incidence sur les volumes de gaz transitant via l’Ukraine. Curieusement, les deux parties ont raison. En effet, Nord Stream ne sera pas une alternative à l’Ukraine. Mais le statut de monopole a été effectivement perdu, ce qui est psychologiquement très important.

Cette année, les relations entre l’Ukraine et la Russie dans le secteur gazier se sont particulièrement détériorées. Kiev s’efforce d'obtenir la révision des contrats avec Moscou en recourant à divers procédés, y compris la condamnation de l’ex-première ministre Ioulia Timochenko. Le lancement de Nord Stream a un effet sur le conflit. En fait, l'attitude de l’Ukraine, qui tantôt menace la Russie tantôt lui fait des propositions diverses, montre que Kiev est conscient du changement de situation et du fait qu’il faut se dépêcher car l’importance du transit ukrainien diminue progressivement pour la Russie, et par conséquent le levier de pression devient moins efficace.

Imaginons que South Stream sera construit (ce qui est loin d’être une certitude, car il existe beaucoup de problèmes politiques et économiques). L’Ukraine se retrouvera alors dans une situation inhabituelle, son principal atout perdant sa force. Toutefois, on en est loin.

La seconde composante – l’union stratégique avec l’UE – est bien moins réussie. L'espoir de Vladimir Poutine que les liens énergétiques, qui puisent leurs racines dans les accords de l’époque de Brejnev, permettront de construire un partenariat politique fondamental avec les puissances européennes ne s'est pas concrétisé. Cela est principalement dû à la méfiance mutuelle et l’incapacité des parties de trouver un terrain d’entente pour discuter de leurs intérêts. L’inertie de la confrontation avec la Russie constatée en Occident et l’impatience du gouvernement russe, qui n’a pas caché son irritation face aux problèmes qui apparaissaient, ont empêché de parvenir à un véritable dialogue intéressé. D’autant plus que la situation sur le marché gazier européen est floue: les pronostics de la future demande sont complètement différents, et Gazprom n’est absolument pas certain que la conjoncture sera favorable dans quelques années. Berlin a décliné la proposition récente de la Russie d’augmenter les contrats pour les fournitures du gaz via Nord Stream.

Les événements des dernières semaines ont également montré que les relations gazières étaient en réalité plus complexes qu’il ne semblait. A la demande de plusieurs pays membres de l’UE aspirant à changer les contrats avec le russe Gazprom, la Commission européenne a organisé des vérifications inopinées dans les bureaux de Gazprom à travers toute l’Europe. Une démonstration de force assez convaincante. Ainsi, pour l’instant on ne peut pas parler de l’accomplissement du second objectif de Nord Stream.

La mise en service du nouveau gazoduc se déroule dans le contexte de discussions de plus en plus actives en Russie sur les perspectives du développement stratégique du secteur énergétique, en particulier sur le rapport entre les vecteurs asiatique et européen. Moscou tend de plus en plus vers la nécessité d’une sérieuse diversification: la situation où l’UE est pratiquement le seul consommateur de gaz russe est irrationnelle. Toutefois, en renforçant des relations similaires avec la Chine, le principal client potentiel en Asie, la Russie se heurte à une autre mentalité et à un client très difficile. Les conditions sur le marché asiatique sont moins avantageuses par rapport à l’Europe. Cependant, les garanties concernant la demande y sont plus solides. Il existe également un certain potentiel politique: l'Asie compte plusieurs clients (avant tout, hormis la Chine, ce sont la Corée du Sud et le Japon) avec lesquels les relations énergétiques sont capables d’influer sur la configuration géopolitique. A noter également que Moscou tente de proposer un nouveau paradigme du règlement du problème nord-coréen en construisant un gazoduc transcoréen.

Pour l’instant, tout cela est flou. Quoi qu’il en soit, les réflexions générales concernant la réorientation de la politique mondiale de l’Occident vers l’Orient acquièrent pour la Russie des formes assez concrètes, dans un domaine qui est traditionnellement sa priorité essentielle.

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