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15/11/2011

Posséder l'arme nucléaire est un outil pour protéger l'Etat souverain comme dissuasion et non pour s'en servir. Est-ce le cas pour l'Iran?

Poker nucléaire

Publié le 14 novembre 2011 - Mis à jour le 15 novembre 2011

Non, l'arme nucléaire de l'Iran
ne constitue pas une menace directe
contre Israël

Même après le rapport de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) l'accusant d'avoir cherché à se doter de l'arme atomique, l'Iran se montre inflexible sur son programme nucléaire. Mais cette arme sert avant tout d'outil de dissuasion...

 

L'arme nucléaire est avant tout une arme de dissuasion.

L'arme nucléaire est avant tout une arme de dissuasion. Crédit Reuters

Les déclarations les plus fantaisistes concernant la menace nucléaire iranienne se multiplient depuis ces derniers jours. Elles génèrent une inquiétude réelle pour un public non averti comme en témoignent les messages sur les médias sociaux. Mais personne ne décrypte les vrais enjeux stratégiques qui se cachent derrière cette prolifération de commentaires.

Lutter contre la prolifération du nucléaire militaire est d’un intérêt stratégique pour les pays démocratiques qui possèdent des forces nucléaires car chaque fois qu’un nouveau pays accède à l’arme nucléaire, il sanctuarise son territoire. Si Kadhafi avait eu l’arme nucléaire, il aurait pu écraser la rébellion de Benghazi. Ni BHL, ni le Président Sarkozy n’auraient pu convaincre les Français et l’ONU d’assumer le risque d’une intervention militaire.

Si l’Iran acquiert l’arme nucléaire, plus aucun dirigeant politique occidental n’acceptera le risque de se lancer dans une « ingérence humanitaire » de type libyen et il n’y aura aucune chance pour que l’ONU la cautionne.

Mais il est faux de dire que l’accès à l’arme nucléaire par l’Iran constituera une menace directe contre Israël ou un pays arabe. Les dirigeants iraniens, aussi extrémistes soient-ils, ne sont pas fous. Ils peuvent en brandir la menace, ils ne l’utiliseront pas car ils légitimeraient aux yeux de l’opinion mondiale une riposte nucléaire qui anéantirait leur pouvoir. C’est ce qu’il faut comprendre dans les récentes déclarations ambiguës de Shimon Pérès [1]

Incompétence ou mauvaise foi ?

Il est encore plus faux de vouloir faire croire, comme les Américains s’efforcent de le faire, que cette menace justifie le déploiement d’un système de défense anti-missile en Europe et au Moyen-Orient. Tous les spécialistes savent qu’il serait incapable de garantir une interception à 100%, seule capacité pouvant justifier une telle dépense. Il est essentiel de réaffirmer que seule la certitude de représailles nucléaires massives contre son territoire peut dissuader un agresseur potentiel d’utiliser en premier cette arme de destruction massive.

Je reproche aux hommes politiques occidentaux, soit de ne pas faire le travail d’étude et de réflexion stratégique suffisant, ce qui les condamne à reproduire le langage que leur soufflent les lobbies militaro-industriels qui ont su se rendre indispensables au sein des appareils politiques, soit de ne pas être sincères vis-à-vis de leurs électeurs pour des raisons d’intérêts partisans.

Il est évident que les dirigeants iraniens actuels se sentent menacés par ce qui s’est passé en Libye. Leur légitimité est fragile comme l’ont montré les manifestations massives contestant les résultats de l’élection présidentielle de juin 2009 qui a reconduit au pouvoir, pour quatre ans, Mahmoud Ahmadinejad, le président de la République sortant. Qu’ils poussent les feux pour se doter de l’arme nucléaire est vraisemblable. C’est vrai que lorsqu’ils l’auront, toute intervention militaire pour soutenir une révolution comme en Libye deviendra politiquement impossible. Il est également vrai que cela leur permettrait de peser encore davantage et en toute impunité sur la scène politique irakienne dont l’Armée, dissoute en 2003 par la bêtise stratégique américaine, ne sera pas avant 2020[2] en mesure d’assurer l’étanchéité des frontières de l’Irak.

Un outil pour protéger l'Etat souverain

Mais, de grâce, arrêtons de dire que l’arme nucléaire iranienne constitue une menace directe contre Israël ou les pays arabes. Bien plus, si l’Iran nucléaire se lançait dans une intervention extérieure ouverte déguisée comme l’a tenté le Pakistan au Cachemire[3], cela n’empêcherait pas une réaction classique des forces arabes soutenues par les occidentaux pour les reconduire à leurs frontières mais pas pour les poursuivre jusqu’à Téhéran. L’arme nucléaire ne sert qu’à dissuader une menace contre les intérêts vitaux, c'est-à-dire la survie même du pays qui la possède en tant qu’Etat et nation souveraine et indépendante. Tous ceux, hommes politiques ou experts, qui prétendent le contraire agitent des chiffons rouges, soit par ignorance, soit pour conforter des intérêts partisans.

Si nous voulons contribuer à faire éclore en Iran un pouvoir plus démocratique que la jeunesse iranienne éduquée appelle de ses vœux, ce n’est pas en diabolisant leur pays comme le font les conservateurs américains mais en ciblant très précisément nos critiques et nos sanctions contre Mahmoud Ahmadinejad et ceux qui le soutiennent.


[1] Les israéliens possèdent au moins 200 armes nucléaires même s’ils ne l’ont jamais confirmé.

[2] Elle est incapable aujourd’hui d’assurer la défense aux frontières aériennes, terrestres et maritimes. La force de l’air irakienne n’a ni avions de combat ni bombardier ni même un radar moderne pour surveiller les frontières de l’Irak longues de 3500 km avec les six Etats voisins. D’après un document du ministère irakien de la défense, l’armée irakienne ne sera prête à assumer ses missions qu’en 2020. Ce qui a été confirmé par le chef d’état-major de l’armée irakienne Babekir Zibari.

[3] En mai 1999, des « combattants islamiques » s'infiltrent par la montagne à 5 000 m d’altitude au Cachemire et s'installent sur les hauteurs de Kargil dans le haut pour contrôler la route stratégique Srinagar-Leh. Même s’il est probable qu’ils aient reçu l’appui des services pakistanais et de soldats pakistanais habillés en civil, officiellement les forces classiques de l’armée pakistanaise n’ont pas été engagées contre l’armée indienne. Les Pakistanais avaient bien compris que la neutralisation entre puissances nucléaires ne les autorisait à affronter les Indiens que par le biais de conflits de basse intensité dans lesquels les enjeux vitaux des deux parties ne sont pas menacés et où le risque d’escalade est très limité. L’Inde a pu engager courant juin des forces conventionnelles suffisantes pour repousser les assaillants alors que le Pakistan ne pouvait pas contre-attaquer avec des forces classiques et entrer ouvertement en territoire indien, de peur de transformer le conflit en affrontement conventionnel de grande ampleur avec tous les risques d’escalade vers un conflit nucléaire. Les pertes indiennes se sont limitées à environ 500 morts, ce qui situe bien le niveau d’intensité de cette crise.

 

NOTA BENE :

 

Attaque contre l’Iran, info ou intox ?

Merlinki : Comment percevez-vous ce déchaînement médiatique sur l’éventuelle attaque programmée par Israël et les USA contre l’Iran pour sa capacité à produire l’arme nucléaire ?

MBM : La blague bien bouffonne du siècle qui franchit les barrières dans un jumping médiatico-politique depuis le 20ème, plus précisément depuis 20 ans.

Franchement, tous ceux qui en débattent révèlent un vocabulaire canalisé et une structure de réflexion réduite où le bon sens est rejeté hors des murs de la contradiction. Personne ne réfléchit et tout le monde parle. Tout cet air vicié de certitudes lâché dans l’atmosphère. Quelle nauséabonde suffisance. Mais quel merveilleux passe-temps qui dérive l’attention des masses des réels problèmes  concernant leur potentiel d’épargne et la confiscation irrémédiable de leur liberté de vivre selon leur mode propre.

Merlinki : D’où viennent ces alertes d’attaque contre l’Iran ?

MBM : Exclusivement du Camp occidental.

Merlinki : Est-ce que l’Iran a exposé publiquement, au moins une fois, sa crainte d’attaques préventives ?

MBM : Jamais !

Merlinki : Pourquoi donc l’Iran ne réagit-elle jamais à ces vagues de menaces d’attaque ?

MBM : Car pour l’Iran, il ne s’agit que de rhétorique infondée destinée aux populations des pays d’où elles émanent. Voyez le résultat dans la société israélienne qui était mobilisée quotidiennement pendant un mois, une moyenne de 300 000 indignés israéliens avec des pics d’un demi-million occupait le centre de la capitale, avec le fossé qui se creusait en permanence entre la classe politique et la population, ce qui dans un petit pays comme Israël composé pour un tiers d’étrangers représente un danger d’authentique révolte qui aurait pu ébranler les institutions. Depuis l’annonce de la réchauffée alerte de fabrication d’une bombe nucléaire par l’Iran et l’avertissement d’une guerre ouverte contre ce pays, les indignés sont rentrés chez eux et le consensus nationaliste a repris le dessus. Tout est très vite rentré dans l’ordre des choses. Un bateau passe…et le cri strident des mouettes rieuses peut à nouveau envahir le ciel, débarrassé du tumulte de la contestation. Et cerise sur le gâteau, Israël s’est même autorisé, suite à cette très longue tension populaire, à passer ses nerfs sur la bande de Gaza ; les bonnes vieilles habitudes ont repris leur cours tranquille. Que voulez-vous ? Le peuple s’ennuie. Des jeux et du pain réclamait-on dans l’empire romain. Voulaient-ils changer de jeux de temps à autre ? Nul ne le sait mais les Israéliens sans doute car le Monopoly à longueur de journées et d’années, ça use ; « des chiffres et des lettres » et les échecs ne sont pas à négliger.

Merlinki : Pourquoi donc l’Iran n’entre pas dans le jeu médiatique pour enchérir ?

MBM : Car elle sait que cette publicité ne lui est pas destinée. Dès lors, pourquoi en faire à ses adversaires ? Pour conforter leurs populations dans le crédit à apporter au discours belliciste ? Aucun intérêt pour l’Iran, il a d’autres moyens plus sournois et pragmatiques.

Merlinki : En quelle période apparait régulièrement le pic médiatique de ces alertes ?

MBM : Immanquablement en période électorale.

Merlinki : Les menaces d’attaque sont motivées par la fabrication de l’arme nucléaire iranienne, est-ce que cela correspond à une réalité ?

MBM : L’arme nucléaire n’est pas le sujet réel. Car que l’Iran possédât ou non l’arme nucléaire ne change rien aux relations avec Israël et les pays arabes environnant en termes de menace pour lui. Les pays arabes sont bien plus perturbants, car ils se retrouvent dans un conflit interconfessionnel qui est égratigné continuellement par l’avancée chiite sur leur territoire traditionnellement sunnite. Donc, du côté iranien, Israël serait plus un partenaire régional qu’un adversaire véritable. D’ailleurs, ne sont-ce pas les services israéliens qui ont encouragé l’avènement d’un courant extrémiste débouchant sur une formation politique dans le camp palestinien, déniant à Israël son existence, en vue de minoriser le Fatah afin de conforter la politique expansionniste de la classe dirigeante fondamentaliste israélienne avec de surcroît l’influence qu’aurait l’Iran sur la formation du Hamas ? Il y aurait donc bien plus de points de convergence que de désaccords entre les deux pays, notamment l’émergence d’une puissance arabe qui en corollaire serait hostile aux deux. Pour cette raison, tous deux sont opposés à tout Etat laïque, à toute susceptibilité de résurgence du Nassérisme. Entre fondamentalistes, il ne peut y avoir que compréhension. Dans la région, l’Iran et Israël sont comme les bras d’un même corps régional, qui lancent les dés à tour de rôle de sorte à faire le plus d’effet. D’ailleurs, une question à mon tour : quels sont les endroits sur terre où l’on peut trouver la Maguen David (étoile de David) ostensiblement exposée ? En Israël, évidemment, et sur le toit plat du Quartier Général d’Iran Air à  l’aéroport de Téhéran. Pour la petite histoire, suite à sa découverte par le monde entier grâce à Google Maps, elle vient d’être couverte cette année mais pas détruite. Bien sûr le jet de dés d’Ahmadinejad en 2005 a claqué comme le tonnerre sur la table diplomatique mais Israël n’est pas resté les bras ballants depuis.

Merlinki : Alors, ce sujet serait infondé et vide de sens ?

MBM : Effectivement. Du courant d’air. Une pièce rôdée à destination des électorats occidentaux.

Merlinki : Pourquoi donc remet-on incessamment le couvert avec la fameuse déclaration fracassante d’Ahmadinejad de rayer de la carte l’Etat d’Israël lorsqu’il en aurait les moyens ?

MBM : Pour la majorité des gens, quel que soit leur  niveau intellectuel, cette déclaration propose une image sensationnelle à faire frémir. Quel coup d’éclat ! Le poids des mots et le choc des photos comme dirait l’autre. Il y a bien de quoi impressionner, mais ces mots n’ont pas réellement le poids qu’on leur attribue ainsi que pour les photos Paris-Match devra encore patienter quelques siècles car ce n’est pas demain qu’une bombe nucléaire fera soulever Jérusalem tel un geyser pour y décimer la population israélienne dans son ensemble sans distinction religieuse. Ahmadinejad a déclaré en 2005 qu’il adhérait aux propos de l’Ayatollah Khomeini selon lesquels « ce régime qui occupe Jérusalem doit disparaître de la page du temps » (en persan : « een rezhim-e ishghalgar-e qods bayad az safheh-ye ruzgar mahv shavad »), formule qui fut généralement rapportée en occident sous la forme « Israël doit être rayé de la carte ». Est-ce bien sérieux ? Qui peut imaginer un instant l’Iran attaquer Israël au nucléaire en déchiquetant Israël incluant un tiers de la population qui n’est guère concernée par le judaïsme, sans oublier la bande de Gaza avec ses protégés du Hamas et le Hezbollah libanais à la frontière israélienne et tous les autres Palestiniens qui furent également soutenus par l’Iran? Pensez-vous que ce serait une agression proprette qui se limiterait aux frontières sionistes, chirurgicalement ? C’est à coup sûr que les Arabes se déchaîneraient sur l’Iran dans le meilleur des cas sinon rendraient les armes, genoux à terre, et la conversion au chiisme garantie. Peut-il se le permettre ? Quel en serait son mobile ? Cela me semble digne d’un roman surréaliste car les conséquences au niveau international seraient désastreuses pour le vainqueur en perdant d'emblée toute crédibilité en tant que nouvelle puissance nucléaire auprès de puissances qui l’auront défendu jusqu’ici. En corollaire, la survie du pays serait elle-même compromise par le lâchage de tout soutien et la fuite éperdue de sa population et des personnes fortunées apeurées par les représailles vers le reste du monde. Pensez-vous sincèrement que l’Iran se croirait assez puissant que pour impressionner le reste du monde ? Ce serait du suicide. A ce niveau-là, il ne peut être fou. Hitler était un exemplaire unique et emblématique pour l’Occident, il suffit de voir la Coronado Navy Base Amphibious en Californie. La duplication exacte n’existe pas sur terre.

Donc, pour conclure, cette idée relève du fantasme infantile. Mais ce fantasme est manipulé pour mieux nous distraire et orienter les comportements au niveau national dans une voie géopolitique à ne pas détourner. 

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