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24/11/2011

L'Europe est devenue un ensemble dictatorial mou, mou car dirigé par les financiers, et parfois une dictature militaire comme en Italie.

Europe – Crise ou Coup(s) d’État

déguisés ?

Verbatim :: Jeudi, 24 novembre 2011 :: Jacques Borde :: EnvoyerImprimer

Q – Quel regard portez-vous sur la crise ?

Jacques Borde – Au stade où nous en sommes, il est clair que nous sommes en présence de coups d’États, successifs et déguisés, faisant basculer, un à un, des pays européens hors de la liste des démocraties…

Q – Vers quoi ?

Jacques Borde – Vers des formes de dictatures molles dominées par les instances financières nationales et supranationales. Le règne de l’argent. Ce que les Anciens appelaient la ploutocratie ! Peu à peu, le pouvoir est confisqué aux peuples pour être confié à des « techniciens » de la Finance et des… militaires !

Q – Vous parlez de la Grèce?

Jacques Borde – L’Italie aussi. Désolé, mais le sieur Mario Monti n’a pas plus de légitimité que l’apparatchik bancaire Loukás Papadémos…

Q – Pourquoi donc ?

Jacques Borde – Leur passé, tout simplement. Le peuple grec peut-il confier son avenir à celui qui fut un un homme lige de l’Amérique au poste de conseiller économique de la Federal Reserve Bank de Boston ? Ce dont il ne se vante guère. Et un membre du cartel du crime financier organisé connu sous le nom de Goldman Sachs. Posez la question, c’est largement y répondre. Idem pour Mario Monti qui a un profil aussi trouble…

Q – Stanley Fischer a un profil similaire ?

Jacques Borde – Oui et non. Certes, Fischer est passé par des instances financières états-uniennes. Mais, il est, aussi, Américain. Difficile de lui tenir rigueur de son passage dans des institutions économiques de son pays d’origine ! Ensuite, lui, il a sauvé l’économie israélienne du désastre. Pas évident, pour un pays qui, en moins de trois ans, a connu deux, courtes mais sévères guerres. Celles du Liban, en 2006 et celle de Gaza, en 2008-2009. A contrario, qu’ont fait nos deux lascars, si ce n’est prendre leur part aux turpitudes ordinaires de la racaille des marchés ?

Pour revenir aux Italiens, comment de ne pas noter que ce pays – qui a, déjà, échappé jadis à une tentative de coup d’État militaire – voit, aujourd’hui, réapparaitre l’institution militaire en tant qu’acteur politique de premier plan. Sans que, évidemment, le peuple ne soit consulté sur ce passage en force.

Q – De qui parlez-vous ?

Jacques Borde – Mais du nouveau ministre de la Défense, pardi ! L’amiral Gianpaolo Di Paola, qui, président du Comité militaire de l’Otan depuis 2008, vient d’être propulsé directement au poste-clé de la Défense dans le gouvernement de Mario Monti. À 65 ans, Di Paola entame donc une carrière politique, aux côté d’un individu qui, pas plus que lui, n’est issu du suffrage populaire. Quant à son passé otanien, rappelons que le Comité militaire de l’Otan est la plus instance militaire de l’Alliance. Elle est formée par les chefs d’état-majors des pays membres, ou leurs représentants permanents. Son président est élu par les chefs d’état-majors pour trois ans.

Or, contrairement aux États-Unis et à Israël, il était devenu exceptionnel que des militaires de haut rangs occupent des postes-clés dans les instances gouvernementales et se retrouvent, ainsi, ministres de la Défense dans des pays européens. Il est amusant de noter que ce début de cursus politique ressemble comme deux gouttes d’eau à celui d’un autre militaire de carrière au passé politique inexistant. Je parle, évidemment, du général Augusto Pinochet Ugarte. Vous connaissez la suite…

Q – Cette sur-représentation des militaires dans la sphère politique, c’est très israélien en revanche…

Jacques Borde – Oui. Mais Israël reste un cas spécifique. Pays en guerre depuis sa fondation (et, là, je ne juge pas de l’opportunité de ces guerres), l’establishment militaire a toujours occupé une place – disproportionnée diront certains – dans la vie politique. À ce stade, deux remarques s’imposent :

Primo, y compris pour les officiers supérieurs, la vie sous les drapeaux reste relativement courte. Passé la cinquantaine, on ne pantoufle guère sous l’uniforme. Quelque part, il y a une logique à ce que des hommes dans la force de l’âge, ne restent pas inactifs leur service actif terminé.

Secundo, cela qui ne signifie nullement que cet establishment militaire soit dénué de valeurs.

Q – Que voulez-vous dire par là ?

Jacques Borde – Comment ne pas noter, qu’après des décennies d’existence, l’observateur le plus critique et le plus hostile à cet état de fait ne peut que constater l’absence de toute intervention militaire directe, sous forme de putsch par exemple, sur la scène politique israélienne.

Q – Est-ce un critère suffisant ?

Jacques Borde – Certainement pas. Il existe d’autres facteurs, qui, liés les uns aux autres, permettent de parler d’une influence déterminante de l’armée sans pour autant parler d’intervention. Mais, à ce point de notre entretien, il importe de faire un sort à une idée fausse assez couramment reprise. Il n’y a jamais eu la plus petite menace de putsch militaire, à l’orée de la Guerre des Six Jours, lors du retour de Moshé Dayan au portefeuille de la Défense, en juin 1967.

Certes, ce remaniement surprise, imposé au forceps au Premier ministre d’alors, Lévi Eshkol, aura lieu à l’issue d’une série de rencontres tumultueuses entre Eshkol et les ténors de l’establishment militaire lui reprochant amèrement sa pusillanimité. Le général Ezer Weizmann faisant mine d’arracher ses galons, appuyé par un Ariel Sharon, au mieux de sa forme, l’avertissant d’un mémorable : « Vos atermoiements nous coûteront des milliers de morts »[1] ; et un Yitzhak Rabin lui rappelant combien il était « de plus en plus évident que la seule force sur laquelle on puisse compter dans ce pays est l’armée »[2].

Q – Les militaires lui ont quand même mis la pression ?

Jacques Borde – Oui, mais pas de manière exagérée vues les circonstances. Notons que Sharon, pourtant coutumier des outrances verbales, fut, ce jour là, un Cassandre des plus lucides et réalistes. La Guerre du Kippour (la plus tragique en vies humaines après celle d’Indépendance) va coûter au pays 3.000 morts et disparus. Sans parler des 8.000 blessés !

Certes, Ezer Weizmann affirmera, sur le tard, que « nous n’avons jamais été aussi prêts d’un coup d’État militaire en Israël »[3] et l’épouse d’Eshkol assénera que le retour de Dayan imposé à son mari était un « véritable putsch »[4]. Il semble utile de leur répondre que les critiques contre Eshkol ne dataient pas d’hier et en venaient pas que du seul establishment militaire. Le plus virulent de tous était David Ben-Gourion qui voyait en Lévi Eshkol, « le plus grand des menteurs du pays »[5]. Et, c’est dès 1966 que Ben-Gourion commença à accuser Eshkol de ce qu’il appelait sa « carence sécuritaire »[6], évoquant à son sujet les « falsificateurs de la vérité et de la justice qui mettent en danger l’existence de l’État d’Israël »[7].

Q – Donc, pour vous, pas l’ombre d’un putsch ?

Jacques Borde – Non. Au pire, des propos pour le moins exagérés et sortis de leur contexte. De quel putsch parlons-nous, alors que :

1.Il s’agissait de rencontres normales entre le chef du gouvernement et les responsables de l’état-major[8] ;
2.Les menaces égyptiennes sur le Détroit de Tiran ont bel et bien existé et ne sont contestées par aucun historien ;
3.Le discours le plus récent de Nasser – qu’on classera au nombre des provocations inconséquentes des dirigeants arabes – était encore dans tous les esprits. Le Raïs égyptien y déclarait, entre autres rodomontades, que l’Égypte « rayerait Israël de la carte du monde », allant jusqu’à préciser que « nous avons attendu ce moment pendant onze longues années »[9] ;
4.Lévi Eshkol va, dans tout ce tumulte, conserver ses « galons » de Premier ministre ;
5.Moshé Dayan est bien, à l’époque, l’un des hommes politiques les plus populaires du pays, et un chef de guerre hors pair.

De plus, où sont les signes avant coureurs d’un golpe militaire : mobilisation et mouvements anormaux de troupes, menaces sur les corps constitués, etc. ? Qui plus est, l’on voit mal dans quelles conditions matérielles un putsch aurait pu être organisé dans un pays où l’essentiel de la force armée repose sur la mobilisation populaire et la Réserve (Heyl Mishmar). Forces vives se répartissant naturellement en fonction d’options politiques et sociales aussi diverses que la société israélienne elle-même. Sur ce point précis, Tom Séguev reste très réservé, notant simplement que « régnait », alors, « un vent de rébellion presque de putsch »[10]. Là, c’est le « presque » qui compte !

Q – Mais Eshkol avait la légitimité démocratique pour lui ?

Jacques Borde – Certes. Et de nombreux partisans, aussi. Mais notez qu’il a conservé son poste alors que dans le pays s’élevaient de nombreuses voix pour demander son départ, notamment le poète Nathan Zach et une bonne partie de la classe politique. À commencer par Shimon Pérès, à propos de qui, Tom Séguev aura ces lignes : « Homme de l’opposition, Pérès fit tout ce qu’il put pour évincer Lévi Eshkol : il propagea des rumeurs, tissa des relations, ourdit des intrigues, s’efforça de séduire les journalistes… Tel était Pérès le politicien »[11]. Ha’aretz publiera même en encart, une lettre réclamant le retour de Ben-Gourion aux affaires.

In fine, à quoi aurait pu servir un golpe classique dans un système politique consentant déjà une telle représentativité de personnels issus de la sphère militaire ? Sans que jamais l’État hébreu – malgré les neuf guerres qui ont parsemé sa courte histoire – n’ait modifié son mode de dévolution des pouvoirs politiques. Je n’ai pas la même insouciance quant à l’avenir de la démocratie à Athènes et à Rome, dont les dirigeants ne sont plus issus du verdict des urnes mais des turpitudes de cercles troubles…

En Europe, d’un point de vue strictement technique, le processus de la séparation du civil et du militaire correspond à la transformation, entre le XVIIIe et le XIXe siècles, des forces mercenaires en armées régulières, régnicoles et, plus ou moins, professionnalisées. Or, premier constat : difficile pour Israël de s’inscrire totalement dans ce lent processus de maturation, l’État hébreu étant une création ex nihilo et brutale des instances internationales issues du 2ème conflit mondial.

Q – Et cela a donné quoi ?

Jacques Borde – On a vu apparaître en Israël des concepts destinés à mieux cerner cette spécificité propre à l’État hébreu : comme la surprenante notion de « civilisation des forces armées ». Du point de vue strictement institutionnel, il n’existe pas de frontières clairement établies entre l’armée et le gouvernement, les tentatives de ralentir le passage d’un champ à l’autre ayant systématiquement et lamentablement échoué. On migre de l’un (le militaire) vers l’autre (le politique) d’une manière pour ainsi dire automatique. Mais pas, pour autant, obligatoire.

Comme dans toute l’Histoire de l’État hébreu, les militaires n’ont jamais eu à recourir à la force, l’intimidation, ou le coup d’État, pour faire adopter leurs vues. Généralement, ils se font élire par leurs concitoyens à des postes de députés ou de maires. Et, soyons juste, la plupart du temps, ce sont les partis politiques, qui leur courent après dès qu’ils quittent le service actif ! De ce fait, les irruptions de l’institution militaire dans le champ politique n’ont jamais été perçues comme hostiles.

Sans doute, la définition la plus aboutie pour définir cette relation (privilégiée) entre le militaire et le civil nous vient-elle de Dan Horowitz, lorsqu’il nous parle du « militaire civilisé dans une société partiellement militarisée ». Certes, cela ne répond pas à toutes les questions de l’historien, mais c’est un début…

Q – En fait, à vous entendre, l’irruption des militaires dans la sphère politique peut se faire sans soubresauts…

Jacques Borde – Cela dépend. En Grèce, il y a eu le coup d’État des colonels. Au Portugal, le Révolution des Œillets a, en revanche, débouché sur un retour du pouvoir aux civils. Mais les choses peuvent aussi se passer dans la douleur et vous conduire devant le peloton d’exécution ou au bout d’une corde. Et parfois, sans passer par la case jugement. Lynchés par la foule, je veux dire…

Q – Lynchés par la foule, comme vous y allez !

Jacques Borde – Je vous ferais remarquer que c’est exactement ce qui s’est passé pour le Guide libyen, feu Mouammar Kadhafi, sans que cela gêne beaucoup de monde dans les strates dirigeantes de l’Occident américano-centré et prétendument démocratique. Pensez, notamment, au commentaire, gourmand et enjoué du US Secretary of State (chef de la diplomatie), la Sénatrice Hillary D. Rodham Clinton, et au rodomontades ininterrompues du président français, Nicolas Sarkozy, à ce qui ressemble de plus en plus à une opération de décapitation de la CIA. Quant à l’instauration d’un État de droit, que ce soit l’Otan où Alain Juppé (si ma mémoire est bonne), il a été clairement précisé et ce, à plusieurs reprises, que cela ne faisait pas partie des buts de guerre de l’Axe atlantique…

Q – Qu’appelez-vous une opération de « décapitation » ?

Jacques Borde – Décapitation ? C’est, tout simplement la dénomination officielle des exécutions parajudiciaires conduites par les forces et les SR états-uniens. De mémoire, la décapitation a fait l’objet d’au moins deux directives présidentielles : l’une du président américain, Gerald Ford, la seconde, revue à la baisse dans son énoncé (quid des actes ?) est-il important de le préciser, de Jimmy Carter. Deux démocrates, je vous fais remarquer. Comme Obama ! À noter que si le Presidential Executive Order n°12333 (du 4 décembre 1981) limite effectivement les opérations de décapitation, en revanche, celles-ci restent parfaitement réalisables sur Lethal Findings, signés par n’importe lequel des présidents US.

Q – Mais, il faut bien que les pays soient gouvernés ?

Jacques Borde – Certes. Mais pourquoi confier des pays entiers à des financiers tirés directement de Goldman Sachs, dont on sait le rôle et la responsabilité dans la genèse des crises actuelles ? C’est du banskterisme pur et simple ! Et de la folie pure.

Rien n’oblige à prendre cette voie. Je vais vous donner un exemple qui, sans doute, va vous surprendre. Que se passe-t-il en Israël ? Rien de tout cela. Le Premier ministre israélien, Binyamin Nétanyahu, reste en place. L’opposition critique. Des contestataires manifestent dans les rues. Et Stanley Fischer, le gouverneur de la Banque d’Israël, garde le cap et nous rappelle que « l’économie israélienne se porte mieux que celle d’autres pays ». Mieux,selon lui, « L’économie est susceptible d’augmenter de 4,7% cette année et 3,2% l’an prochain ».

Quelle est la force de Stanley Fischer ?

Primo, il n’est pas un bankster, a contrario de la plupart des sauveurs que les « marchés » (sic) nous collent sur le dos comme un élevage de tiques.

Secundo, il ne se laisse pas marcher sur les pieds par le FMI et les agences de (dé)notation.

Tertio, il tient un discours clair, affirmant que « Si nous parvenons à comprendre l’économie mondiale et ses risques engendrés, et si nous nous comportons de façon responsable dans le secteur public et privé, nous pourrons affronter ces risques. Le monde va nous influencer, mais si nous agissons correctement, nous pourrons sortir de cette crise facilement, comme nous l’avons fait avec la dernière crise ».

Q – Ne devrai-il pas s’alarmer quelque peu ?

Jacques Borde – De quoi ? Certes, le déficit public israélien sera un peu plus élevé que l’objectif de 3% pour l’année. Mais, « Ce n’est pas grave », insiste Fischer. Et, il a raison. Se laisser terroriser par les ploutocrates des salles de marché est la mauvaise pente qu’il faut rejeter à tout prix.

Mais la voie médiane et posée de Fischer n’est pas la seule. Je vous rappelle que tous ceux qui ont refusé la voix du catastrophisme des vampires de Wall Street et de la City, ainsi que les plans bidons des affameurs des peuples du FMI ont réussi à s’en sortir. L’Argentine des Kirchner. Et avant eux la Malaisie de Datuk Seri Dr. Mahathir bin-Mohammad, qui, pourtant ne se situait pas dans le même camp géopolitique que le Pr. Fischer, puisqu’il dénonçait, entre autres, les « obstacles mis par les États-Unis au développement de la coopération économique entre pays islamiques » et émettait « l’espoir que des pays musulmans importants comme l’Iran, la Malaisie, l’Indonésie et la Turquie pourront prendre des décisions concrètes » afin de « contrer la politique monopoliste de certains pays occidentaux ».

Q – En résumé, pour vous l’ennemi, ce sont les marchés ?

Jacques Borde – Clairement, oui ! Et tant que nous ne les traiteront pas comme tels, nous ne nous en sortirons pas…

Notes

[1], [2] La Guerre israélo-arabe, p.96, Zeev Schiff & Eliahu Ben-Elissar, Julliard, 1967.

[3] La Guerre des Six jours : La Victoire empoisonnée, p.29, Pierre Hazan, Complexe, 1989.

[4] Six Days of War, p.134, Michael Oren, Oxford University Press, 2002.

[5], [6], [7] 1967, Six jours qui ont changé le monde, p.107,Tom Séguev, Hachette Grand Pluriel, 2007.

[8] L’on peut s’étonner du principe même de ces rencontres dans une démocratie parlementaire de type occidental. Mais par de leur tenue. Ces rencontres étant constitutionnellement prévues.

[9] Cité in Nasser & The Six Days War, 5 June 1967, A Premeditated Strategy or an Inexorable Drift to War, Moshé Gat, in Israeli Affairs pp.629-630, Vol.11, n°4, 2005.

[10] 1967, Six jours qui ont changé le monde, p.330,Tom Séguev, Hachette Grand Pluriel, 2007.

[11] 1967, Six jours qui ont changé le monde, p.345,Tom Séguev, Hachette Grand Pluriel, 2007.

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