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25/11/2011

La France s'apprête à créer des couloirs humanitaires en Syrie. La DGSE et le Commandement des Opérations spéciales sont prêts en Turquie.

Une intervention en Syrie de l’OTAN ?
Pour quels intérêts de la France ?

Le Canard enchaîné de mercredi 23 novembre, sous la plume de Claude Angeli, toujours aussi bien renseigné, annonce que des officiers du renseignement français ont été envoyés au Nord du Liban et en Turquie avec pour mission de constituer les premiers contingents de l’Armée syrienne libre grâce aux déserteurs ayant fui la Syrie. « Plusieurs membres du Service action de la DGSE et le Commandement des opérations spéciales (COS) sont déjà prêts en Turquie, s’ils en reçoivent l’ordre, à former ces déserteurs à la guérilla urbaine », affirme l’hebdomadaire. C’est une « intervention limitée préparée par l’OTAN » qui est en projet. « Aide à la rébellion civile et militaire, présentation d’une résolution à l’Assemblée générale de l’ONU, trafics d’armes aux frontières de la Syrie, contacts nécessaires avec Washington via l’OTAN… autant de sujets en discussion entre Paris, Londres et Ankara », indique le « Canard ».

Que doit-on en penser sur un plan géopolitique ?

Remarquons en préalable qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que des agents Français de la DGSE soient au contact des rebelles syriens en Turquie et au Liban. C’est le rôle des services secrets de se renseigner et d’aider, si la décision politique en est prise, d’aider une rébellion. De plus, la France a toujours exercé un rôle particulier au Levant. A la fin de la seconde guerre mondiale qui a connu la fin de l’empire ottoman, allié de l’Allemagne, le 25 avril 1920, la Société des Nations attribua à la France un mandat de protectorat sur la Syrie et le Liban. Il devait permettre officiellement aux États du monde arabe d’accéder à l’indépendance et à la souveraineté. En septembre-octobre 1920, s’appuyant sur les communautés ethniques et religieuses afin de diviser pour régner, le général Gouraud, haut-commissaire de la République, créa 6 états :

  • le Grand Liban, en majorité des chrétiens, ainsi que de villes côtières conformément aux souhaits émis par les maronites;
  • l’État d’Alep, centré sur la ville d’Alep et de sa région;
  • l’État de Damas. Il comprend la ville de Damas et sa région;
  • un territoire autonome alaouite, directement placé sous autorité française;
  • l’État du Djébel el-Druze est institué, avec Soueïda comme capitale.

En juin 1922, un premier regroupement a lieu avec la réunification des États de Damas, d’Alep et de Lattaquié en une fédération syrienne avec Homs comme capitale, située au centre stratégique du nouvel État.

Pour la France soutenir un corridor humanitaire est une position diplomatique incontournable vis-à-vis des peuples arabes. Comment, en effet, justifier que l’on est intervenu en Libye pour protéger les populations et que l’on ne fait rien pour elles en Syrie.

Mais c’est, à mon avis, le maximum qu’il faut faire.

Pourquoi ?

Parce que nos intérêts sont fondamentalement différents de ceux de la Turquie en Syrie. La Turquie est en pointe en Syrie à cause du problème Kurde et de son ambition qui vise à rétablir son influence dans le monde arabe. En effet, le risque pour la Turquie est que se créée en Syrie comme en Irak une situation de faiblesse du pouvoir central et qu’un autre Kurdistan autonome se mette en place le long de ses frontières couvrant le Nord d’Alep à la frontière irakienne où résident 1,5 à 2 millions de Kurdes qui sont des alliés objectif de Damas comme le sont toutes les minorités face au risque d’une prise de pouvoir de la majorité sunnite et de sa faction extrémiste religieuse, les frères musulmans.

Si cette situation se réalisait, la Turquie craint que les 15 millions de Kurdes de Turquie, qui sont considérés comme des citoyens de seconde zone, cherchent à disposer de la même liberté. Cette perspective est inimaginable pour la Turquie qui est prête à la réprimer comme dans le passé dans le sang [1].

Par ailleurs, la Turquie d’Erdogan, déjà omniprésente en Irak, veut rétablir son influence sur le monde arabe. On l’a vu lors de l’intervention franco-britannique en Libye. La Turquie en juillet 2011, alors que le rapport de force entre les rebelles et des forces fidèles à Kadhafi n’évoluait pas, a tenté de se positionner en médiateur entre les deux parties, jouant son propre jeu dans une coalition dont pourtant elle faisait partie.

Le monde aura un jour à se pencher sur le problème du peuple Kurde. N’insultons pas l’avenir en laissant l’OTAN faire sienne les intérêts et les objectifs de la Turquie en Syrie.

En effet, le Kurdistan historique, zone de peuplement kurde, s’étend sur environ 520 000 km², la superficie de la France. La majeure partie du Kurdistan est située en Turquie et borde au Nord toute la frontière syrienne, irakienne et le Nord-ouest de la frontière iranienne. C’est une région montagneuse qui s’élève d’Ouest en Est depuis une altitude de 1000 m à des sommets supérieurs à 3000 mètres. Les Kurdes seraient 25 à 35 millions, répartis majoritairement entre ces quatre États : environ 15 à 17 millions en Turquie (20 à 25% de la population turque), 6 à 8 millions en Iran (#10%), 2 à 3 millions en Irak (#10%), 1 à 2 millions en Syrie (10%) et plusieurs dizaines de milliers disséminés en Arménie, en Géorgie, en Azerbaïdjan, au Turkménistan, en Kirghizie et au Kazakhstan. En outre, on estime que 700 000 Kurdes sont réfugiés en Europe.

Enfin, la situation intérieure syrienne est très différente de celle de la Libye. En Syrie vivaient en paix jusqu’à aujourd’hui de nombreuses communautés religieuses qui représentent 30 à 35% [2] de la population face à 65 à 70% de sunnites au sein desquels existe la minorité extrémiste des frères musulmans. Le pouvoir syrien bénéficie ainsi du soutien de ces minorités qui craignent l’arrivée au pouvoir de la majorité sunnite.
Le risque est de remplacer un pouvoir qui protège ces minorités par un pouvoir qui les opprime.

C’est ce que craignent les Russes pour la communauté orthodoxe. Par ailleurs, la Russie est historiquement en compétition avec la Turquie dans cette partie du Monde. La Russie et l’ancien empire Ottoman, directement ou dans le cadre d’une coalition, se sont faits en 4 siècles 12 fois la guerre durant un total de 60 ans. Il n’existe pas d’autres exemples ou deux belligérants peuvent afficher un tel « palmarès ». [3]

La Russie s’opposera avec fermeté à toute résolution du conseil de sécurité qui entrebâillerait la porte à une intervention militaire en Syrie. Pour toutes ces raisons la France ne doit pas aller au-delà d’un discours humanitaire et s’opposer à toute action de l’Otan en Syrie initiée par les turcs soutenus comme toujours par les américains. [4]

[1] A partir de 1984 une guerre civile eut lieu en Turquie qui a fait 37 000 morts (pour la plupart kurdes) et abouti à la destruction de 3 000 villages kurdes dans « le Sud-est de la Turquie » et produit entre 500 000 et 2,5 millions de réfugiés internes.
[2] 2,5 millions alaouites, 2 millions de chrétiens dont la moitié d’orthodoxes, 1,5 millions de kurdes, 500 000 druzes sur 20 millions d’habitants.
[3] Guerres russo-turque de 1568-1570, de 1676-1681, 1686-1700, 1710-1711, 1735-1739 ou « guerre austro-russe contre la Turquie », 1806-1812, 1828-1829, de 1853-1856 ou guerre de Crimée, de 1768-1774, de1877-1878. Il faut y ajouter la guerre russo-turque de 1914-1917 dans le cadre de la Première Guerre mondiale et la guerre soviéto-turque de 1917-1918 dans le cadre de la Guerre civile russe.
[4] Lire à ce sujet mon livre, Russie, Alliance vitale, éditions de Choiseul, 2011, pages 100 à 107.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

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