Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

05/12/2011

Farewell alias Vladimir Vetrov, l'homme du KGB à l'égo surdimensionné voulant détruire le KGB fut en partie la cause de la chute de l'URSS.

L’affaire Farewell et les Américains

“Farewell”. Vladimir Vetrov de son vrai nom. Cet agent du KGB a communiqué un nombre incroyable d’informations sensibles à la France au début des années 1980. Que les Français ont transmis aux Américains. Retour sur l’une des plus grandes affaires d’espionnage du 20ème siècle, avec Eric Raynaud, co-auteur avec Sergeï Kostine de “Farewell”, qui vient de sortir aux Etats-Unis (éditions Amazon Crossing).

9781611090260

Dans quel contexte l’Affaire Farewell s’est-elle déclenchée ?

C’est la fin de la Détente qui était un mode d’entretien des relations entre les deux blocs, inspiré par la grande peur de la crise des missiles de Cuba en 1962. Chaque bloc, Est et Ouest, gérait alors ses domaines propres et ses zones d’influence, sans intervenir dans les affaires de l’autre. Le pari des administrations Nixon et Ford était que le développement des relations réduise les risques de guerre. Mais cela a changé par la suite, car les règles n’ont pas été totalement respectées par les Soviétiques qui ont envahi entre autre l’Afghanistan.

Cela a surtout changé avec l’arrivée de Reagan au pouvoir en janvier 1981. Il ne considérait pas que la Guerre froide était une situation « gelée ». Au contraire, il pensait qu’elle pouvait évoluer et être gagnée. Son principe de base était que le système capitaliste était meilleur que le communisme, une « aberration économique ». A son arrivée à la Maison Blanche, il a donc mis en place un « agenda » qui a consisté à faire pression sur l’Union soviétique. Est arrivé ensuite François Mitterrand, qui s’est fait élire avec l’aide des communistes : grand émoi au sein de l’administration américaine, qui a envoyé à Paris le vice-président George Bush père se faire débriefer dès l’élection Mitterrand.

C’est là que le président français a abattu une carte qui s’appelait « Farewell ». Elle permettait de prouver à Reagan que, premièrement, le militantisme communiste dans les pays occidentaux n’avait rien à voir avec la menace de l’armée rouge et que, deuxièmement, la France était fidèle à l’Alliance, même si elle ne faisait plus partie du commandement intégré de l’OTAN.

Reagan a reçu le dossier Farewell et s’est fait confirmer la dépendance du complexe militaro-industriel soviétique envers l’espionnage technologique. Voyant que le KGB voulait voler aux pays occidentaux toute la technologie de pointe, il a adopté la stratégie du coup de poker. “Farewell”, c’est celui qui est passé derrière le joueur soviétique et qui a montré le jeu à Reagan. S’en est suivi le projet de la “guerre des étoiles”, et la chute de l’Empire soviétique.

Qui était donc ce Farewell ?

Vladimir Vetrov de son vrai nom était un officier du KGB typique de la nouvelle génération. A partir des années 60, le KGB a essayé de recruter des profils plus ouverts et moins brutaux qu’ils ne l’étaient avant. Le but était, avec des agents comme Farewell, de se fondre plus facilement dans la société occidentale pour y récupérer des informations et les ramener en Union Soviétique. Le revers de cette médaille, c’est que ces gens, étant plus éduqués et présentables, se sont laissés très souvent corrompre par le mode de vie occidental. Certains ont basculé, tant aux Etats-Unis qu’en France. C’est ce qui est arrivé à Vladimir Vetrov qui ne supportait plus le mensonge institutionnel soviétique. A cela se sont ajoutés pour lui des déboires sentimentaux et d’autres frustrations. C’était un personnage un peu excessif et égocentrique qui a perdu le contrôle fin 1981. Il a trahi son pays mais y est resté pour faire le boulot car il l’aimait profondément.

Comment les Français ont-ils compris qu’il y avait une vraie carte à jouer ?

Farewell a d’abord pris contact avec eux. Les Français ont répondu assez vite. Marcel Chalet, le patron de la DST (Direction de la Surveillance du Territoire), vu l’imposante production Farewell dès le départ, était convaincu de la véracité du contenu. Avec une telle qualité de documents, cela ne pouvait pas être une manipulation car cela aurait supposé que le KGB, pour manipuler les Français, sacrifiait tout un réseau, construit pendant et des années.

Le problème, c’est que la DST - l’équivalent français du FBI - n’avait pas d’agents à Moscou. Elle a donc recruté un amateur pur qui ne prenait aucune précaution pour récupérer des documents : Xavier Ameil, représentant de la marque Thomson à Moscou. Il a fait passé les informations au colonel Ferrand, attaché militaire de l’ambassade de France qui, lui non plus, n’avait pas d’expérience en matière de manipulation d’agents. Mais il s’est lancé dans l’aventure avec femme et enfants. Il y a eu une forme d’amitié qui s’est construite entre Vetrov et le colonel Ferrand. C’est la petite histoire dans la grande.

reaganmitterrand

Comment la France n’a pas échoué en étant aussi « amateur » ?

Le cerveau de l’affaire, c’est Vetrov. Il a choisi les Français car il savait qu’ils n’étaient pas surveillés. S’il avait choisi la CIA ou le MI6 (les Britanniques, NDLR), il se serait fait prendre très rapidement. A partir de ce moment-là, il se fichait de prendre des précautions. On faisait donc face à un paradoxe avec un service pas fait pour ce travail, qui était mobilisé par la taupe en question. Une fois le système mis en place, il savait qu’il n’avait plus rien à craindre !

 

Quand il a transmis les documents à la France, Vetrov avait-il en tête d’informer les Etats-Unis ?

Est-ce que Vetrov avait l’intention de faire gagner la Guerre froide aux Américains ? Je ne sais pas. Je pense personnellement qu’il avait conscience de ce qu’il faisait et que cela pouvait faire exploser le système. J’en suis certain. Sa motivation, je pense qu’elle était d’ordre beaucoup plus personnelle. Jusqu’à la fin, son objectif était de détruire le KGB, lui faire le plus de mal possible. Il faut savoir qu’à l’époque, le KGB, c’était le père. C’est lui qui gérait le pays.

En parlant de « la plus grosse affaire d’espionnage du 20ème siècle », Ronald Reagan pensait-il à la victoire des Etats-Unis ou à son ascension ?

De façon très factuelle, Reagan ne pensait pas lui-même avoir joué un rôle dans la chute de l’Union soviétique. Il pensait que c’était simplement le système qui, tombant dans l’absurdité, s’est effondré tout seul. Il était très modeste. Aux Etats-Unis, a été élaborée une stratégie globale de mise sous pression de l’Union soviétique dans laquelle s’intégrait Farewell de manière très chirurgicale. Ce n’est pas cette affaire qui a été responsable de la chute mais elle y a fortement contribué.

Et cette affaire a également eu une grande influence sur la relation franco-américaine…

Oui. La France était souvent considérée comme relativement “neutre” entre les deux blocs. Même si Mitterrand a pu inspirer une certaine crainte auprès de l’administration Reagan, il y avait deux éléments à prendre en compte : le président français s’entendait bien avec Bush père, et l’affaire Farewell a été rassurante pour Reagan. Giscard d’Estaing, à l’inverse, tenait à cette neutralité et jouait au “petit télégraphiste de Varsovie”. Finalement, entre Mitterrand et Reagan, ça s’est fait naturellement dans l’ensemble. A partir du moment où, dans les informations transmises par Farewell, il y avait le système de couverture radars des Etats-Unis, il fallait, dans le cadre de l’Alliance, que les Français transmettent ces informations.

Qu’est ce que cette affaire nous dit de la CIA de l’époque ?

Les services secrets américains souffraient d’une certaine forme de déconsidération depuis le Watergate. Les agents recrutés au sein de la CIA n’étaient pas des profils très élevés. C’est donc un peu le problème inverse du KGB. Quant aux méthodes de travail, elles étaient très américaines “classiques”, procédurales. Les Français s’y sont tout de suite faits. Le secret a été très bien gardé puisque parfois, les Américains venaient briefer les Français sur l’affaire Farewell sans savoir d’où cela venait. Au sein de l’administration Reagan, il y avait en plus des gens très compétents qui pouvaient apprécier les teneurs de la « production Farewell » pour les exploiter de manière optimale.

vetrovp350_v155746318_

La collaboration entre les services secrets français et américains est-elle toujours aussi étroite ?

Avant, les choses étaient simples. Il y avait l’Est et il y avait l’Ouest. La CIA faisait un peu le travail de la DST au moment où il y avait encore des troupes américaines en France. Toutes les activités subversives du KGB à l’époque étaient contrecarrées par la CIA. Elle transmettait ensuite les données à la DST (qui ne s’appelait pas encore comme tel).

Aujourd’hui la guerre froide est terminée, les relations sont restées bonnes. Il y a une forme de continuité. Par exemple, ce sont les agents qui ont travaillé sur l’affaire Farewell qui se sont occupés ensuite du terrorisme islamique, qui a frappé la France avant de toucher les Etats-Unis. Il y a donc eu une voie de transmission et ca marche encore très bien.

Qu’est devenu Dimitri Vetrov ?

Le revers de la médaille, c’est qu’il n’y avait pas de réseau en place pour manipuler des agents à l’étranger et donc aider Dimitri Vetrov au cas ou il se serait retrouvé en difficulté. Cela a été le cas, non pas pour des raisons internes, mais pour des raisons personnelles puisqu’il a essayé de tuer sa maîtresse. Il a été emprisonné pour crime passionnel, rien d’autre ! Le KGB l’a cherché partout et ne l’a pas trouvé car il était en prison pour d’autres raisons.

De leur côté, les Français ont complètement perdu le contact avec lui et ont été obligé d’utiliser les informations transmises. Vetrov a été exécuté au début 1985 et n’a donc pas eu le temps de voir son œuvre. Mais il devait bien savoir ce qui allait se passer puisqu’avant de mourir, il avait écrit une lettre, « confessions d’un traître », ou encore une fois il a “craché à la figure” du KGB.

Les commentaires sont fermés.