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13/01/2012

Entre la mémoire de l'URSS et celle des Tsars, la Russie opte pour un régime mixé de la mémoire des précédents mais ouvert sur la modernité.

La Russie entre deux passés

Hugo Natowicz
11:00 13/01/2012
 
"Impressions de Russie" par Hugo Natowicz
 

La rénovation du prestigieux théâtre Bolchoï constitue incontestablement un des chantiers phares de la Russie moderne. Construit sous les tsars, le Bolchoï a également été un haut lieu de réunions politiques sous le communisme. Aussi coûteux que longs (six ans), les travaux revêtaient une importance symbolique: démontrer la capacité du pays à reconstruire, en le reprenant quasiment de zéro, un lieu central du patrimoine culturel et historique russe.

En filigrane, les dirigeants russes tenaient à montrer, grâce à ce chantier de prestige, que la jeune Russie était à la hauteur des réalisations de ses deux illustres prédécesseurs: le communisme et le tsarisme, dont les symboles se croisent et parfois se heurtent dans la Russie moderne. Le prestigieux théâtre a été littéralement vidé de sa substance, puis quasi-intégralement reconstruit en ne conservant de fait que la façade. Preuve que les travaux étaient importants, le bâtiment a même été doté de nouvelles fondations. Dans une volonté de restituer au lieu son aspect d'origine, les armoiries de l'URSS ont été remplacées par celles de la Russie impériale.

Il est intéressant de noter que le chantier a buté sur un dilemme: la presse se demandait avant l'inauguration laquelle des deux loges, celle de Staline ou celle utilisée par les empereurs russes, servirait à accueillir les actuels dirigeants du pays. Le théâtre comprenait en effet deux loges "principales", matérialisant sur le plan architectural les deux passés face auxquels la Russie actuelle tente, non sans mal, de se définir.

C'est souvent dans le domaine architectural que le passé de la Russie revient hanter le présent, provoquant parfois des polémiques. La restauration de la station de métro Kourskaïa, dans le centre de la capitale russe, avait buté sur la restauration d'un slogan à la gloire de Staline ("Nous avons été élevés par Staline - il nous a inculqué l'amour de la fidélité au peuple, du travail et des exploits"), ce qui avait ravivé les brûlures de la mémoire russe.

Aristocratie contre lutte des classes, enracinement historique contre rupture révolutionnaire : comment cohabitent ces deux passés qu'apparemment tout oppose? De quel côté le pays, né à la fin des années 1990, va-t-il chercher ses références afin de se doter d'une cohérence historique? La question est complexe, et ne trouvera bien sûr pas de réponse exhaustive ici.

Dépasser l'héritage
Les slaloms que la Russie moderne réalise entre ses deux "prédécesseurs" sont constants: désireuse de se placer dans une continuité, la Russie moderne a par exemple conservé la musique de l'hymne soviétique, se contentant d'en modifier les paroles. Ceci n'a pas empêché la le pays de reprendre l'aigle à deux têtes, blason de la Russie impériale, et de renouer avec la figure de Saint-Georges, autre attribut marquant du temps des tsars.

Rien d'évident dans la coexistence de souvenirs de deux régimes successifs, dont le second a anéanti le premier au terme d'une révolution et d'une guerre civile extrêmement sanglante. Politiquement, Moscou multiplie les références à une Union soviétique toujours populaire au sein de la population. Le pouvoir s'efforce par exemple de perpétuer le rôle fédérateur que possédait l'URSS au sein de la région eurasiatique, notamment avec la création de l'"Union eurasienne". Au niveau militaire, industriel et spatial, c'est également la Russie qui a repris le flambeau de son "père spirituel", l'URSS. Non sans mal, comme en attestent les récents échecs qu'a connus le pays dans le domaine de l'espace.

Le revers de la médaille est évident: la continuité affichée avec l'URSS a forcé Moscou à minimiser, ou du moins à assumer, les dérives qu'a connues la période totalitaire, notamment à son apogée, le stalinisme. La Russie n'a pas le choix: elle doit assumer la totalité de son héritage historique pour le meilleur et pour le pire. A la différence des anciens membres du glacis soviétique tels que les pays baltes, la République tchèque ou la Géorgie, Moscou n'a pas totalement rompu avec l'héritage du Petit père des peuples. Une situation qui rend complexe un éventuel travail de mémoire sur les millions de victimes du goulag.

Officiellement "successeur en droit de l'Union soviétique", le pouvoir russe tente pourtant de renouer avec l'héritage laissé par la Russie des tsars, malmené par 70 ans de communisme au cours desquels les dirigeants soviétiques s'étaient efforcés d'éradiquer sa présence. Si la restauration du Bolchoï illustre cette tendance, il est également possible de citer, dans le domaine politique, le retour en force de l'église orthodoxe, les dirigeants russes ne ratant pas une occasion d'être présents aux cérémonies religieuses. Belle illustration de la conciliation de ces "deux Russies": le récent aveu du premier ministre Vladimir Poutine, qui confiait avoir été baptisé dans le plus grand secret sous Staline…

20 ans après sa naissance, le défi reste entier pour la Russie, qui doit apprendre à regarder vers l'avenir sans se définir exclusivement par rapport à son passé. Car contrairement à un pays comme l'Espagne, où la transition de la dictature franquiste à la démocratie a été facilitée par le rôle stabilisateur de la monarchie incarnée par son jeune roi, la Russie est sortie du communisme sans socle idéologique clair, propulsée dans l'inconnu de ce vaste espace nommé "démocratie".

Lapsus historique? La Russie du XXIe siècle est bien représentée par l'aigle bicéphale: un seul et même pays tiraillé entre deux héritages historiques contradictoires, qu'il tente tant bien que mal de concilier.

Bien qu'antagonistes dans leur idéologie, communisme et tsarisme se rejoignent pourtant dans une conception "impériale" de la destinée russe, dont l'Etat actuel a repris le flambeau. Rien d'étonnant à ce que le retour du pays dans son habit de grande puissance fédératrice, aussi bien au niveau régional que mondial, ait été et reste un vecteur primordial d'affirmation de la Russie.

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