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28/01/2012

Au nom de la liberté d'expression, peut-on installer sur les planches du monde des arts une vitrine préconisant une idéologie mortifère?

Une pièce sur Breivik, un acte salutaire

27 janvier 2012
Politiken Copenhague        
 www.presseurop.euwww.presseurop.eu

Peut-on mettre en scène le manifeste radical du tueur d’Oslo et Utøya ? Le projet d’un théâtre de Copenhague a soulevé de vives protestations en Norvège et au Danemark. Entendre ces mots est pourtant essentiel pour mieux comprendre notre époque, se défend son directeur, Christian Lollike.

La récente décision du CaféTeatret de créer la pièce Manifest 2083 a suscité colère et indignation. Nous avons été accusés de jouer le jeu d’Anders Behring Breivik et de nous montrer insensibles envers les proches des victimes. Les politiques ont exprimé leur désaccord.

Bien sûr, ces réactions nous ont impressionnés et nous nous sommes demandé si nous avions raison. La tragédie d’Utøya [le 22 juillet 2011] est sans doute l'événement le plus sinistre qui se soit jamais produit en Scandinavie.

Ce crime inconcevable n'a pas seulement coûté la vie à 77 personnes, il a aussi traumatisé et gâché la vie de leurs proches. Je sais que les familles sont confrontées à une douleur, à des sentiments et des pensées que nous, qui n’avons pas été directement frappés, ne pouvons ressentir dans notre chair et qui doivent être terriblement lourds à porter.

Je ne peux qu’espérer qu’ils auront suffisamment de force intérieure, d’amis proches et d'aide dans le cadre de leur travail pour qu’un jour la douleur ne leur soit plus insupportable.

Comprendre l'atrocité

Mais nous autres, que faisons-nous ? Nous qui ne sommes ni des proches, ni des Norvégiens, qui sommes en dehors mais nous sentons tout de même touchés ?

Où allons-nous avec notre colère, notre douleur, notre frustration et notre grande question : comment cela a-t-il pu se passer ? Qu’est-ce qui, dans notre culture, peut pousser un homme au fonctionnement relativement normal comme Breivik à abandonner les règles du jeu démocratiques pour entamer un processus de radicalisation délibéré et méticuleusement calculé ? Quels peuvent être son mode de pensée et sa vision de l’homme ? Et d’où proviennent-ils ?

Différents écrivains, journalistes et analystes ont examiné et essayé de répondre à ces questions en se basant sur le manifeste de 1 518 pages. Ils en ont le droit. Et le théâtre ne peut-il pas, par la lecture du manifeste de Breivik et à l’aide des outils critiques et analytiques de l’art théâtral, examiner ces mêmes questions ?

La mission de l’art n’est-elle pas précisément de permettre de comprendre comment un acte aussi atroce a pu être perpétré ? Un espace collectif comme le théâtre n’est-il pas le lieu qui convient à cette démarche ?

Je comprends tout à fait que les proches auxquels on tend un microphone et qui apprennent qu'un dramaturge “controversé” va mettre en scène le manifeste d’Anders Behring Breivik, réagissent par de la colère. Mais cela me perturbe qu’ils prennent connaissance de mon projet par des journalistes à l’affût d’un bon papier.

En revanche, je trouve inquiétant que tant de personnalités politiques éprouvent le besoin de réagir à quelque chose qu’ils ne connaissent pas.

Pia Kjærsgård, leader du Parti du peuple danois [extrême droite], a qualifié à plusieurs reprises le projet de “honteux”, mais ce parti et son programme politique sont cités plusieurs fois dans le manifeste, et Pia Kjærsgård fait ainsi partie, de manière involontaire, de l’univers de Breivik. Elle devrait donc aussi avoir envie de comprendre le fonctionnement des processus de radicalisation.

Une des raisons qui rendent le manifeste de Breivik inquiétant, et qui explique peut-être qu’il ait pu agir comme il l’a fait, c’est qu’il n’a pas pu être contredit.

Car une partie de ses préparatifs a consisté à cacher ses intentions et à ne pas s’exprimer, en taisant ses pensées et ses projets meurtriers. Je ne crois pas qu’il soit judicieux de l’étouffer. Je crois au contraire qu’il faut le révéler.

Dénoncer un mode de pensée politique

Depuis que nous avons commencé le projet, nous avons été en contact avec des chercheurs qui étudient le radicalisme de droite. Plusieurs d’entre eux participeront aux séminaires que nous allons organiser en marge de la représentation. L’objectif est en effet d’acquérir des connaissances et de les partager.

Nous ne souhaitons en aucune façon servir de porte-voix à Anders Breivik. Bien au contraire. La pièce est une œuvre artistique critique et subjective visant à exposer un mode de pensée qu’Anders Breivik est loin d’être le seul à pratiquer.

Dans toute l’Europe, des groupes appartenant au radicalisme de droite ont fait leur apparition, et il est de notre devoir, pour nous-mêmes, notre démocratie et nos concitoyens musulmans, d’étudier l’idéologie xénophobe qui est à la base de l’action fatale de Breivik.

Nous nous devons d’affirmer que cette tragédie, loin d’être l’œuvre d’un imbécile, est un acte politique. Si nous tournons le dos et rangeons le manifeste aux oubliettes, comme l’a proposé un responsable politique danois, nous perdons toute opportunité de comprendre et donc de prendre nos distances en connaissance de cause et tenter d’empêcher que cela se reproduise.

Le timing est peut-être mauvais, l’événement trop proche. Mais je ne sais pas quel moment sera le bon et qui doit en décider.

Il m’a donc paru nécessaire de commencer la lecture du Manifeste 2083 afin de comprendre, ne serait-ce qu’un peu mieux, à quelle nouvelle forme de terrorisme nous risquons d’être confrontés à l’avenir.

Je ne crois pas que nous puissions attendre plusieurs années pour travailler sous une forme artistique sur le nouveau terrorisme. Ne faut-il pas penser à nos proches qui peuvent être demain les victimes d’une nouvelle tragédie ?

Traduction : Torunn Amiel

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