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18/02/2012

Dans le contexte du rehaussement du taux de popularité de Vladimir Poutine (+de 54%), il est bon d'observer les résultats de politique étrangère de Medvedev avant qu'il n'en reprenne lui-même les rênes.

Le bilan mitigé de la politique étrangère de Dmitri Medvedev

Fedor Loukianov
15:49 16/02/2012
 
"Un monde changeant" par Fedor Loukianov
 

La Russie est à deux semaines de la présidentielle et à deux mois et demi de l’investiture du nouveau président. Cependant, on peut déjà faire le bilan de la présidence de Dmitri Medvedev. L’attention est principalement centrée sur son mentor et successeur le plus probable Vladimir Poutine, qui fait de nombreuses déclarations dans le cadre de sa campagne présidentielle. Certaines concernent la politique étrangère qui ne faisait pas partie de son domaine de compétences lorsqu'il était premier ministre.

Quel souvenir laissera la politique internationale de l’époque de Medvedev? L’initiative d’une nouvelle structure de la sécurité européenne avancée pendant sa visite en Allemagne en juin 2008, un mois après son investiture. La guerre russo-géorgienne en août 2008 et la déclaration qui a suivi au sujet de la "sphère d’intérêts privilégiés" de la Russie, ainsi que la reconnaissance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. La guerre du gaz contre l’Ukraine qui a privé de chauffage une partie de l’Europe en plein hiver. Puis l’accord de Kharkov, dit "le gaz en échange de la flotte", à savoir la diminution du prix des matières premières russes fournies à l’Ukraine en échange de la prolongation du séjour de la flotte russe de la mer Noire en Crimée. La prorogation de la présence des militaires russes en Arménie jusqu’en 2044, et les efforts actifs pour régler le conflit du Haut-Karabakh. Le redémarrage avec les Etats-Unis et la signature du Traité de réduction des armes stratégiques (START-3). L’annulation du contrat de fourniture en Iran de systèmes antiaériens S-300, ce qui a indigné l’industrie de l’armement russe. Une attention bien plus importante accordée à l’Asie, et pas seulement à la Chine, la proposition d’une approche foncièrement différente du règlement du problème de la péninsule de Corée – grâce à un important projet énergétique. L’explication personnelle avec les présidents ukrainien (Viktor Iouchtchenko) et biélorusse (Alexandre Loukachenko), y compris une puissante campagne informationnelle contre ce dernier. Le feu vert inattendu donné à l’intervention militaire en Libye, puis la reconnaissance que c’était une erreur. La visite dans les Kouriles du Sud, qui a provoqué la détérioration des relations avec Tokyo.

On pourrait ajouter à cette liste l’Union douanière (Russie-Biélorussie-Kazakhstan) et le progrès dans les relations avec la Pologne, mais le premier rôle de Poutine est évident dans ces cas-là. En fait, l'analyse de la période allant du printemps 2008 à l’automne 2011 montre qu'il est inexact de parler de la politique étrangère de Medvedev, mais plutôt de la politique du tandem au pouvoir, bien que Poutine soit dans l’ensemble resté dans l’ombre.

Un examen approfondi de la liste des étapes amène à la conclusion paradoxale que Medvedev s'est vu accoler d’entrée de jeu l’étiquette de pro-occidental – pour son style convivial et sa rhétorique de modernisation appréciée en Europe et aux Etats-Unis - alors qu'aucun progrès n’a en fait été accompli sur le vecteur occidental. En revanche, les axes qu’on pourrait par convention qualifier d'anti- ou d'alter-occidentaux ont connu plus de succès.

Le redémarrage avec les Etats-Unis est probablement la seule exception. Elle a été réussie dans le cadre étroit qui lui était réservé. Le but consistait à normaliser les relations avec les Etats-Unis, les sortir de l’impasse, dans laquelle elles s’étaient retrouvées à la fin de la présidence de George W. Bush, et à revenir à une forme plus ou moins fonctionnelle. Mission accomplie, et les questions initialement à l’ordre du jour (le transit afghan, les sanctions contre l’Iran, START et même l’adhésion de la Russie à l’Organisation mondiale du commerce) sont réglées. Le redémarrage n’avait pas pour objectif l’élaboration d’un nouveau modèle de relations russo-américaines, et aucun miracle ne s’est produit. Les nouvelles administrations ne devront pas partir de zéro, mais tout recommencer.

Les relations avec l’Europe – avec l’Otan et surtout avec l’Union européenne - ne sont pas non plus un sujet de fierté. L’initiative de sécurité européenne s’est avérée être un élément secondaire d’un jeu interminable en Europe, en passe de devenir une périphérie stratégique. Le Partenariat pour la modernisation, dénué de contenu, avec l’UE et les déclarations tout aussi inefficaces sur le bouclier antimissile (ABM) européen sont restés sur le papier. Toutefois, la discussion sur l’ABM a apporté un résultat clairement négatif. Cependant, vu la situation actuelle en Union européenne et la partie européenne de l’Alliance, elles n’ont pas la tête aux projets d’envergure. Mais vers la fin du mandat de Dmitri Medvedev, il s’est avéré que les relations avec l’UE étaient difficilement qualifiables de neutres: l’attaque coordonnée contre Gazprom, la nouvelle exacerbation de la concurrence pour l’acheminement des hydrocarbures et les différends au sujet de la Syrie ont mis en évidence l’ampleur des contradictions.

La guerre en Ossétie du Sud a été une étape de succès dans les relations entre la Russie et l’Occident. En dépit du choc initial et du risque d’isolement pour Moscou, il s’est rapidement avéré que la capacité d’utiliser la force à temps avait au moins un effet dégrisant sur les partenaires en les forçant à ne pas renoncer à certains plans. Paradoxalement, avec la distance historique, la guerre en Géorgie apparaîtra comme la principale action de politique étrangère de Dmitri Medvedev, alors que ce conflit nuisait à son image publique.

L’administration de Medvedev a rencontré un certain succès en Asie. Moscou a commencé à parler de la nécessité d’élaborer une stratégie inclusive conciliant le rétablissement des positions de Moscou en Asie-Pacifique et le développement de l’Extrême-Orient russe. Le projet gazier transcoréen suggère un paradigme foncièrement nouveau du règlement du conflit, et la visite dans les Kouriles du Sud est un rappel que la Russie ne partira pas d’Asie. D’ailleurs, ce rappel, en principe, n’est pas adressé au Japon mais plutôt à la Chine, malgré les relations sino-russes au beau fixe en apparence.

Dmitri Medvedev a initié un vecteur qui sera poursuivi par Poutine: la transformation de la Russie en une puissance avec un horizon régional (bien que cette région soit toute l’Eurasie, ce qui par définition lui confère une dimension globale). Et la déclaration concernant la sphère d’intérêts privilégiés (c’est-à-dire la reconnaissance que les intérêts sont bornés par des frontières et ne s'étendent pas à toute la Terre, comme pour l’URSS ou les Etats-Unis), et la distanciation envers la Libye, et les efforts bien plus actifs pour donner une impulsion aux structures d’intégration postsoviétiques (l’Union douanière, l’Organisation du traité de sécurité collective, la zone de libre-échange entre les pays de la CEI), sont des actions du même ordre. La Russie localise ses priorités qui se situent le long de ses frontières, le reste n’est qu’une monnaie d’échange. C’est un processus qui vient de commencer, mais ses symptômes sont de plus en plus nombreux.

La période qui a suivi la guerre russo-géorgienne, qui était évidemment une manifestation tardive de la politique de Poutine, peut être considérée comme une période de stabilisation en termes de politique étrangères. C’est un interlude naturel. En automne 2008 la Russie avait épuisé les possibilités de "rétablissement" de son essor politique après l’effondrement de l’URSS, il a fallu repenser puis formuler de nouveaux objectifs. Ce processus n’est pas terminé. Et Vladimir Poutine devra l'enrichir d'un contenu. Hormis l’Union eurasienne, annoncée en tant que priorité, le candidat à la présidentielle n’a pas encore défini les axes concrets de sa politique étrangère. Toutefois, une chose s’est avérée claire lors d’un entretien récent entre Poutine et des politologues. Le premier ministre russe a une perception émotionnelle du caractère des relations avec les Etats-Unis. Les 4 années de "pause", pendant lesquelles il a transmis les rênes de la politique étrangère à Medvedev, n’ont pas refroidi sa vision de ce qu’il considère comme une manifestation du diktat et de l'absence de tact de Washington. Et ce facteur affectif et personnel (Poutine a fait beaucoup d’efforts pour établir des contacts d’affaires mutuellement avantageux avec les USA, mais en retour il a l’impression de s'être heurté au refus clair et net de considérer la Russie comme un partenaire égal) aura beaucoup d’influence sur l’ordre du jour russo-américain. En raison de ce grief personnel, les Etats-Unis sortent du cadre général de la politique étrangère de Poutine, dans l’ensemble particulièrement pragmatique et circonspecte.



L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

Fedor Loukianov, rédacteur en chef du magazine Russia in Global Affairs.

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