21/02/2012

La Chine prend sa revanche sur le siècle d'humiliation imposé par tout l'Occident au XIXème siècle dans le cadre d'une globalisation mondiale (rien de neuf, donc) dont tout le monde a oublié l'existence. "Nous" avons oublié, mais pas les Chinois.

Mourir pour le yuan?

Comment éviter une guerre mondiale

Jean-Michel Quatrepoint (François Bourin éditeur, 279 pages, 19 €,  2011)

 

L'auteur de cet essai au titre cataclysmique est un spécialiste reconnu de l'économie. Journaliste auMonde puis directeur de plusieurs journaux spécialisés, il s'inquiète ici de la poussée chinoise et s'interroge sur l'échec patent des politiques libérales dans l'hémisphère occidental.

Fait rare et méritant, l'auteur relie ces phénomènes d'actualité à l'Histoire longue.

En premier lieu, il contredit le discours ambiant sur le caractère inédit de la «globalisation» : «Il y a un peu plus d'un siècle, le monde a connu une première globalisation... qui s'est effondrée avec la Première Guerre mondiale», rappelle-t-il. Il n'est que de relire Keynes : «Un habitant de Londres pouvait, en dégustant son thé du matin, commander, par téléphone, les produits variés de toute la terre en telle quantité qui lui convenait, et s'attendre à les voir déposer à sa porte...».

Cette première mondialisation fit des gagnants mais aussi des perdants : la Chine, l'Afrique (déjà), également les petits paysans européens... avec la même illusion que les échanges et le libre-échange étaient la garantie d'une paix durable. Tout comme aujourd'hui, les libéraux commirent l'erreur de nier les frontières, les cultures, les nations et les droits des hommes à la dignité.

Remontant à la racine de cette première mondialisation, Jean-Michel Quatrepoint détaille dans un chapitre clairvoyant le conflit entre la Chine mandchoue, au sommet de sa puissance, et l'Angleterre, au commencement de la sienne.

La Chine post-maoïste va prendre sa revanche, habilement, avec Deng Xiaoping.

En 1997, elle s'intègre de facto dans la zone dollar, ce qui oblige les Japonais à délocaliser en Chine les fabrications manufacturières, en réservant au Japon l'assemblage final (c'est la même démarche que suit aujourd'hui l'Allemagne avec l'Europe de l'Est). Et pour éviter les déboires du Japon, la Chine joue profil bas avec les États-Unis.

«Une myriade de petites entreprises dynamiques va proposer une main-d'oeuvre abondante et bon marché aux multinationales occidentales. À condition que ces dernières investissent, transfèrent progressivement leurs technologies...». Pour y réussir, la Chine obtient d'entrer en 2001 dans l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) étant entendu que depuis le traité de Nankin, elle est «passée maître dans l'art de ne prendre des traités que ce qui l'intéresse, sans appliquer ce qui la gêne».À partir de là, dès 2002, ses exportations croissent de façon exponentielle...

Une stratégie efficace de conquête

À partir de là, l'auteur se livre dans une brillante analyse de la manière dont la Chine s'approprie des gages pour la domination de l'économie mondiale.

Glissons sur la recolonisation du continent africain, pourvoyeur de produits agricoles et de matières premières, avec la complicité des élites locales. L'Afrique noire compte aujourd'hui près d'un million de résidents chinois, soit davantage qu'il n'y eut au total d'Européens pendant les quatre siècles de présence occidentale.

Plus subtile est la stratégie industrielle concernant les terres rares, des minerais pas spécialement rares mais indispensables à l'industrie électronique. Comme le raffinage de ces minerais est particulièrement polluant, les Occidentaux l'ont abandonné presque totalement à la Chine, laquelle maîtrise désormais les approvisionnements de toutes les usines du monde qui utilisent des composants électroniques !

L'autre pan de la conquête concerne la finance. Grâce à la mainmise sur le secteur bancaire, le gouvernement de Pékin s'est assuré la maîtrise du taux de change duyuan, une irrégularité interdite en théorie par l'OMC et sur laquelle les néolibéraux occidentaux ont bienveillamment fermé les yeux (voir à ce propos notre analyse :L'arme monétaire de Pékin, qui rejoint celle de Jean-Michel Quatrepoint).

De la sorte, les réserves de devises chinoises ont pu passer de 200 milliards de dollars en 2000 à 3050 en 2011 ! Assez pour prendre en otage les gouvernements et les bourses occidentales.

Pareilles inconséquences ont été rendues possibles par «l'alliance de fait entre les multinationales et le parti communiste chinois».

Ainsi que le note l'auteur à propos des États-Unis (mais cela vaut aussi pour l'Europe) : «il n'y a jamais eu de véritable débat, en-dehors de quelques cénacles, sur le lien de cause à effet entre les déficits commerciaux, budgétaires et la dette publique».

Lui-même a son idée là-dessus : «les grandes entreprises ayant délocalisé leurs emplois en Chine et dans les pays émergents réalisent leurs profits ailleurs qu'aux États-Unis. Ce qui se traduit par des déficits commerciaux et des moins-values fiscales, qu'il faut bien financer d'une façon ou d'une autre : essentiellement par de la dette publique et privée». On retrouve ici le coeur de notre analyse sur La dette publique, faux coupable.

Ainsi Jean-Michel Quatrepoint détaille-t-il la revanche de l'Empire du Milieu sur la guerre de l'Opium, revanche rendue possible par la complaisance en Occident des multinationales, de la grande distribution et des dirigeants politiques.

Joseph Savès

 

 

 
 
22 novembre 2010
L'énigme de la puissance chinoise

Le président chinois Hu Jintao a effectué cet automne 2010 une tournée des capitales européennes : Athènes, Paris, Lisbonne... Il a partout été accueilli en sauveur par des chefs d'État confrontés à une crise économique et financière majeure.

Que penser de ce retournement de l'Histoire, un siècle à peine après les humiliations infligées par les mêmes Européens à l'Empire du Milieu ?

À lire aussi :
L'arme monétaire de Pékin et L'Europe tend la sébile à la Chine

L'attitude des Européens à l'égard des Chinois ne manque pas de sel. «Le soutien de nos amis chinois est une chance pour nous», dit un dirigeant grec à propos de ces nouveaux «amis» tombés du ciel. Quant au président français, anxieux de signer enfin un gros contrat, il se met en quatre pour son hôte, qu'il avait proprement moqué, deux ans plus tôt, à propos du Tibet.

Vous avez dit : «Droits de l'homme» ?...

C'était en 2008, il y a très, très longtemps... Nicolas Sarkozy, ignorant tout de la Chine comme la plupart des autres Européens, pensait qu'il était en son pouvoir de lui faire la leçon sur les «droits de l'homme», comme aujourd'hui encore certains s'y hasardent à propos de Liu Xiaobo, un Prix Nobel de la paix que nul ne connaissait avant que l'Académie de Stockholm ne le distingue.

Les droits de l'homme ? Les dirigeants chinois, tel Hu Jintao, n'ont pas le goût d'en parler. Mais ils ont la mémoire longue et derrière un sourire de convenance, ils n'oublient pas la supplique «droitdelhommiste» adressée en 1833 par le gouverneur de Canton au roi de Grande-Bretagne et d'Irlande : «Vous interdisez l'opium dans votre royaume. Pourquoi laissez-vous des marchands funestes, par appât du lucre, empoisonner notre peuple ?» (*). Quelques années plus tard, letraité de Nankin, premier d'une longue suite de «traités inégaux», livrait aux Anglais l'immense marché chinois.

Ces péripéties, que les Européens ont totalement oubliées, demeurent très présentes à l'esprit des Chinois. Elles nourrissent leurs imprécations contre l'Occident et réapparaissent aujourd'hui dans les films historiques qui magnifient la Chine ancienne.

De la stagnation à la régression

Avant le XIXe siècle, douloureuse période tissée de guerres et de famines, la Chine, rappelons-le, tenait un rang honorable par rapport à l'Europe.

À la fin du Moyen Âge, sous les premiers Ming, son avance était incontestable tant dans les techniques et les sciences que dans le domaine économique et social. En 1405, avec plusieurs décennies d'avance sur le Portugal, une grande flotte se lançait dans l'océan Indien et atteignait les côtes africaines.

Mais à la différence de l'Europe, éclatée en différents États que stimulaient leurs rivalités, la Chine, empire centralisé et bureaucratique, s'est sclérosée sous la pression des lettrés confucéens. Ces gens intelligents et respectueux de l'État ont convaincu l'empereur qu'il ne fallait surtout rien changer à un mode de fonctionnement somme toute convenable.

Au XVIIe siècle, au contact des missionnaires jésuites, les empereurs prennent la mesure de leur retard dans l'astronomie, l'armement etc. Mais leur bonne volonté ne peut rien contre un système bureaucratique strictement hiérarchisé, que des réformes trop hâtives pourraient briser.

Au demeurant, pourquoi s'inquiéter ? En partageant les grandes propriétés, les empereurs mandchous ont transformé la Chine en un pays de petits propriétaires relativement aisés. Sous le règne de Qianlong, au XVIIIe siècle, la population n'est pas loin de doubler, à plus de 300 millions d'habitants. En Occident, on s'entiche de cet empire mystérieux qui fait figure de pays de cocagne. La mode est aux«chinoiseries» : laques, soieries et... thé.

C'est bien là le problème. Les Anglais, en sirotant leur thé, se disent qu'il leur coûte de plus en plus cher car eux-mêmes n'ont rien à proposer aux Chinois qui puisse les intéresser. Alors, pour équilibrer tant bien que mal leur balance commerciale, ils produisent du pavot en Inde et initient les Chinois à l'opium... Comme cela pose question au pays de la démocratie, Londres envoie en 1793 une importante ambassade à Pékin, auprès du vieil empereur Qianlong. Mais elle débouche sur un échec.

Faute de pouvoir s'entendre avec la cour impériale, les Anglais se disposent à user de la force pour ouvrir la Chine, malgré elle, aux bienfaits du commerce international, du libre-échange et de la modernité. On sait ce qu'il en adviendra.

De la renaissance à la revanche

À la fin des années 1960, la plupart des observateurs affichent leur pessimisme sur l'avenir de la Chine, en dépit de l'admiration de nombreux Occidentaux pour Mao Zedong et la «Révolution culturelle». L'agronome René Dumont, militant écologiste de la première heure, annonce une famine géante pour la décennie suivante.

Heureusement, ses prédictions sont déjouées par la mort de Mao et le retour au pouvoir d'un vieux rival, Deng Xiaoping. On retient sa définition imagée du pragmatisme : «Peu importe que le chat soit noir ou blanc pourvu qu'il attrape les souris !» Faisant fi de la théologie marxiste, Deng Xiaoping engage la Chine dans la voie de la modernisation économique, sans rien changer toutefois à son système politique autoritaire, qui assure tant bien que mal la stabilité du pays, lequel ne saurait être gouverné comme une démocratie scandinave.

Avec plus d'un milliard d'habitants et des régions aux niveaux de développement très disparates, la Chine peut se comparer à un ensemble euro-méditerranéen qui réunirait l'Europe, la Russie, le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord. Le parti unique, avec une direction collégiale et une hiérarchie aussi rigide que l'ancien mandarinat, l'a préservée jusqu'à maintenant des risques d'implosion.

- dumping mais pas seulement :

En matière économique, Deng Xiaoping et ses successeurs Jiang Zemin et Hu Jintao bénéficient de l'atout de tous les pays pauvres : une main-d'oeuvre abondante, disciplinée et bon marché. Mais à la différence des autres pays émergents, ils ne se contentent pas d'un simple «dumping» pour asseoir leur croissance.

Le «dumping», c'est le procédé que mettent en oeuvre des pays comme l'Inde, la Turquie ou le Brésil pour se développer, comme avant eux Taiwan ou encore l'Italie de l'après-guerre. Ils fabriquent à très bas pris des marchandisesde grande consommation qui vont concurrencer les marchandises similaires produites en Occident. Mais en contrepartie et pour un montant équivalent, ils achètent à l'Occident développé des biens d'équipement et des produits de haute valeur ajoutée. Il s'ensuit une spécialisation profitable à tous : les pays émergents s'enrichissent peu à peu et les pays développés montent en valeur ajoutée.

Si la Chine s'en tenait à cette démarche d'esprit libéral, il n'y aurait rien à y redire. Mais la réalité en est très éloignée...

- protectionnisme monétaire :

Les Chinois utilisent aussi et surtout l'arme monétaire avec la même habileté que les Européens du XIXe siècle et au final, le même résultat : l'appauvrissement et l'assujettissement de leurs rivaux.

Le principe est décrit en détail dans l'encadré en fin d'article. Résumons : le gouvernement de Pékin profite de sa mainmise sur le système bancaire du pays pour accaparer une partie des revenus tirés des exportations chinoises. Il les recycle dans l'achat de la dette publique américaine (et maintenant européenne). De cette façon, il limite drastiquement les importations chinoises. Il s'ensuit mécaniquement un déséquilibre commercial colossal au détriment de l'Occident.

Qui plus est, en violation des règles sur la libre circulation des capitaux, l'État chinois fait usage des masses monétaires piégées par son système bancaire pour racheter en Occident des entreprises stratégiques à haute valeur ajoutée, avec leurs brevets et leurs chercheurs, sans que les dirigeants européens, obnubilés par le dogme du libre-échange, osent protester.

Ainsi, en jouant à la fois sur la sous-évaluation du yuan et l'achat de la dette américaine, la Chine actuelle pratique une forme d'art martial : elle transforme sa faiblesse (pauvreté) en force (monnaie sous-évaluée) et se sert des faiblesses de ses concurrents (déficits publics, dogme libre-échangiste) comme d'un levier.

De cette façon, Pékin a accumulé dans les deux dernières décennies 2.000 milliards de dollars de bons du Trésor américains (à peu de chose près l'équivalent de tout ce que produisent - ou dépensent - les Français en une année).

Hégémonie chinoise

Pour l'économiste Antoine  Brunet, «la Chine contribue depuis maintenant dix ans à la désindustrialisation des États-Unis, mais aussi de l'Europe. Au lieu de produire nous-mêmes, la Chine nous oblige à acheter du made in China grâce à sa monnaie sous-évaluée».

Selon lui,  le pays peut d'ores et déjà être considéré comme la première puissance mondiale devant les États-Unis, en dépit des calculs comptables qui évaluent son PIB à la moitié du PIB américain : «La production manufacturière chinoise a dépassé celle des États-Unis en 2010. Les travaux publics explosent depuis plusieurs années : la production d'autoroutes, d'aéroports, de ports, de bâtiments est beaucoup plus forte qu'aux États-Unis. La Chine est aussi le premier consommateur d'énergie primaire au monde (charbon, pétrole, électricité...), elle est la première consommatrice de ciment, de cuivre, d'acier...»(*).

À quoi peut servir ce magot dormant ? Entre autres éventualités, on peut imaginer un processus «à la tunisienne» : au XIXe siècle, le gouvernement français a obligeamment prêté de l'argent au bey de Tunis puis, un jour, lui a présenté la note. Ce jour-là, la Tunisie a dû céder le contrôle de ses finances et de ses douanes à la France pour lui permettre de se rembourser. Elle est de fait passée sous protectorat français...

L'Europe en voie d'assujettissement ?

La tournée du président Hu Jintao chez les «canards boiteux» de l'Union européenne montre que ses visées ne se limitent plus au dollar mais s'étendent à l'euro. En proposant bienveillamment à Athènes et Lisbonne de racheter une partie de leur dette, Pékin aliène la souveraineté européenne comme il a déjà aliéné la souveraineté américaine.

M. Hu fait d'une pierre deux coups car, en prêtant des euros à Athènes et Lisbonne, il favorise la surévaluation de la devise européenne, déjà très au-dessus du raisonnable. C'est un coup grave, sinon mortel, porté à l'industrie européenne ou à ce qui en reste.

Qui plus est, on voit M. Hu prêter de l'argent aux armateurs grecs pour qu'ils achètent des cargos en Chine. La Grèce, par cet achat sous contrainte, bafoue la régle européenne de libre concurrence. Qui proteste?... Et si le président chinois s'adresse aux Grecs plutôt qu'aux Néerlandais pour développer les importations chinoises en Europe, c'est qu'il juge les premiers plus «malléables» que les seconds. On peut penser avec lui que les services du Pirée seront assez peu regardants sur l'inocuité et la fiabilité des produits chinois (porc, jus d'orange, jouets...).

De son côté, le gouvernement français, financièrement aux abois, s'est montré prêt à vendre la technologie de retraitement de l'uranium à Pékin, sans regarder aux conséquences à long terme. Sans doute ce contrat franco-chinois sera-t-il le dernier, la Chine ayant siphonné toutes les technologies françaises qui lui faisaient défaut (TGV, nucléaire).

Les révélations de Wikileaks confirment le ton nouveau de la diplomatie chinoise, fait d'arrogance et de brutalité. Les télégrammes des diplomates américains publiés par Le Monde (7 novembre 2010) évoquent «l'approche plus agressive de la Chine dans les relations internationales». Un changement qui rappelle celui des Européens à la fin du XVIIIe siècle. La Chine prospère des Qin a été brisée en l'espace d'une génération (1793-1842). Combien de temps faudra-t-il à Pékin pour rendre la pareille au Vieux Continent ?

Joseph Savès.

Commentaires

N'est-ce pas Lenine qui disait,en parlant du Capitalisme :
"Nous leur vendrons la corde pour les pendre"?

Écrit par : nabih hajjar | 21/02/2012

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