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27/03/2012

Guerre de communication entre le Japon et la Chine. Tous deux montrent les muscles. Le nouveau porte-hélicoptères japonais dont la taille démesurée serait susceptible de faire apponter les F-35 à décollage vertical, commandés aux USA, effraie la Chine.

Chine-Japon : la guerre des porte-avions aura-t-elle lieu ?

26 mars

Par Edouard Pflimlin, chercheur associé à l’IRIS

Le 9 février dernier, l’IHS (Jane’s Defence Review) rapportait que venait d’avoir lieu la « cérémonie de pose de la quille » concernant le dernier « destroyer porte-hélicoptères » en cours de construction au chantier IHI Marine United, à Yokohama au Japon. Cette cérémonie est une tradition maritime lorsque le premier bloc d’un navire est descendu dans la cale. Les travaux avancent donc et ils ne sont pas anodins. En effet, ce nouveau navire est le plus grand vaisseau de guerre jamais construit depuis la fin de la Seconde guerre mondiale dans l’Archipel. Lancé en 2011, il devrait entrer en service dans les Forces d’autodéfense maritimes (FAD) – la marine japonaise - vers 2014-2015. Inscrit initialement dans le budget de la défense japonais pour l’année fiscale 2010, le nouveau « destroyer porte-hélicoptère » 22DDH(1) – et non « porte-avions », précaution oratoire pour Tokyo qui ne souhaite pas que ses voisins crient à la remilitarisation - est d’une taille largement plus grande que les Helicopter-carrying Destroyer de la classe précédente de type 16DDH Hyuga. Cette classe, qui comporte deux navires, le Hyuga et le Ise, était cependant déjà qualifiée de Porte-hélicoptères par le Military Balance 2011. Que dire du nouveau navire en construction ?

 

Le 22DDH est d’une longueur d’environ 25 % supérieure aux 197 mètres des 16DDH Hyuga. À 248 mètres (813 pieds), il est comparable par exemple aux porte-aéronefs européens comme le Cavour italien de 244 mètres. Le déplacement est de 19500 tonnes, soit une augmentation de 44 % par rapport aux 16DDH. A pleine charge, il est probablement comparable aux 27000 tonnes du Cavour italien. Le 22DDH, d’un coût de 1,04 milliard de dollars, pourra emporter 14 hélicoptères, 4000 militaires et 50 véhicules.

Pourquoi lancer un tel navire qui on le voit s’apparente à un petit porte-avions ?

Selon un document du ministère de la Défense japonais de 2010(2), ce porte-hélicoptère est construit en réponse au retrait de deux navires de la classe Shirane. Le Japon mettra en service un nouveau vaisseau afin de continuer à avoir la capacité d’opérer et de maintenir des patrouilles d’hélicoptères. Il servira de vaisseau de contrôle pour les opérations aériennes quand elles mènent des activités de guerre contre les sous-marins. Le nouveau DDH « améliorera les fonctions de transports d’un destroyer, qui servira de ’base off-shore’ dans une variété de missions, incluant les opérations [de maintien de] la paix et l’aide en cas de désastre. »

Il s’agit donc de répondre à la menace croissante que fait peser la marine de guerre chinoise, qui multiplie les manœuvres ou incursions navales près des côtes japonaises, notamment Okinawa, et qui dispose de plus en plus de navires sophistiqués. L’autre raison avancée est de répondre à la demande attendue croissante de missions d’assistance et d’aide en cas de catastrophes naturelles ou pour des missions internationales de maintien de la paix.

Le Japon se défend de construire un « porte-avions offensif », ce qui violerait la Constitution japonaise. À la lumière de son article 9 - le Japon s’interdit de posséder « des forces terrestres, marines et aériennes, ainsi qu’un autre potentiel de guerre » -, le gouvernement a publié en 1988 une déclaration qui disait : « Parce que les porte-avions offensifs dépassent le potentiel de guerre nécessaire pour assurer un niveau minimum d’auto-défense, la possession de ces navires est interdite par la Constitution. »

Pour autant, on observe une montée en puissance de la marine de guerre japonaise. Avant, le 16DDH et 22DDH, le Japon avait mis en service des porte-hélicoptères d’assaut de type Osumi qui ont été livrés en 2002 et 2003 – les Shimokita et Kumisaki – et qui, avec leur déplacement de 11600 tonnes et leur longueur de 178 mètres, étaient jugés comme les plus grands navires des FAD(3).

Pour certains experts, par cette course au « gigantisme », le Japon « indique qu’il restaure son expertise dans les technologies pour développer des porte-avions(4) ».Au-delà de cette capacité industrielle, cela traduit plusieurs phénomènes(5). D’abord le Japon montre ainsi qu’il se dote de capacités de projection, utilisables pour des opérations de soutien à celles de l’ONU. Mais cela montre d’autre part qu’il s’intègre de plus en plus dans le système défensif américain en « fournissant un bouclier mobile pour la puissance offensive américaine ». Rappelons que cette intégration navale avec les Américains est déjà importante dans le cadre de la Défense antimissiles (BMD). Enfin il montre qu’il développe des capacités offensives, utilisables si besoin et si la Constitution pacifiste et son interprétation évoluent.

C’est ce qui inquiète la Chine notamment, qui estime que le Japon pourrait transformer assez aisément ces navires en porte-avions, par exemple en acquérant des chasseurs furtifs F-35 à décollage vertical, bien que ni le ministère de la Défense japonais, ni les FAD n’en aient jamais évoqué la possibilité. L’argument avancé, par exemple par l’ancien amiral chinois Yin Zhuo, est que grâce à son pont de 200 mètres de long, le 22DDH permettrait de faire apponter et décoller six avions, notamment des F-35, ce que démentent les Japonais(6).

En réalité, les préoccupations sont fortes aussi côté japonais et peuvent expliquer la montée en puissance des FAD. La Chine inquiète et sa puissance navale ascendante(7) particulièrement. C’est notamment dû au fait que la Chine possède son propre programme de porte-avions(8), très préoccupant pour le Japon(9). Elle a confirmé l’existence d’un tel navire construit à partir d’un bâtiment soviétique, le Varyag, acheté à l’Ukraine en 1998. Ce navire pourrait entrer en service dès cette année car les essais se déroulent bien selon Xu Hongmeng, vice-commandant de la marine de guerre chinoise(10). Des tests avec le Shenyang J-15, un avion de combat aéronaval qui pourrait opérer depuis le navire, sont également « dans les tuyaux », selon Xu Hongmeng.

Il semblerait qu’un deuxième navire – entièrement chinois - soit en construction et qu’il sera opérationnel vers 2015. Certains experts chinois prônent même d’avoir trois porte-avions. C’est le cas du général Luo Yuan(11), un chercheur à l’Académie des Sciences militaires à Pékin, qui oublie de dire que les trois porte-avions pèseraient autour de 185 000 tonnes, alors que les deux navires japonais de classe Hyuga et le 22DDH ne totaliseraient que 60 000 tonnes !

Faut-il s’en inquiéter ? En réalité, ces navires chinois sont encore loin d’avoir une capacité opérationnelle et il faudra des années pour constituer un groupe aéronaval performant capable d’affronter les navires japonais, a fortiori les porte-avions américains. En revanche, ils peuvent avoir une fonction d’intimidation et un rôle de supériorité(12) notamment vis-à-vis des pays riverains de la Mer de Chine méridionale où Pékin a d’importantes revendications et différends territoriaux(13). L’ex-Varyag devrait d’ailleurs être basé dans l’île d’Hainan, ce qui pourrait encore accroître les tensions.

Le Japon peut donc voir dans ce programme chinois une justification de son souhait de redonner vie à un potentiel de production de porte-avions dans le cas où Pékin ferait preuve d’agressivité à son égard ou émettrait des revendications territoriales incompatibles avec ses droits souverains.

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