Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07/04/2012

En ce week-end de Pâques, il serait bon de mesurer l'étendue de la souffrance des chrétiens dans le monde, notamment la persécution des coptes égyptiens qui pourraient fournir une nouvelle vague d'immigration vers la France dans un futur proche.

L’appel des coptes

 
 

Manifestation de coptesL’après-Moubarak est dur pour les chrétiens. Harcelés par les salafistes, ils espèrent beaucoup de la France. Plus de 100 000 dossiers d’émigration ont été déposés.

Antoine garde les clés sur lui. Dans la poche de sa veste ou entre ses doigts, elles ne le quittent plus. « Par précaution », dit-il dans ce français châtié qui distingue souvent les francophones du Moyen-Orient. Ces clés si précieuses ouvrent la porte de l’église copte Sainte-Marie, à Dokki, un quartier du Caire très peuplé, majoritairement musulman. Étudiant à l’université, Antoine est à l’aise avec les jeunes qui discutent avec lui dans la cour de l’église entourée de murs. On le voit inquiet quand un inconnu s’approche de la porte et de la barrière de sécurité du bâtiment. La proximité des fêtes de Pâques accroît l’inquiétude.

En quelques mots soupesés, Antoine raconte ce que la révolution égyptienne a changé pour les chrétiens d’Égypte. Si les coptes ont souvent fait l’objet de discriminations, notamment dans l’accès aux hautes fonctions de l’administration, la multiplication des incidents violents visant les chrétiens – jets de pierre, incendies d’église, meurtres – suscite un sentiment nouveau de peur.

« Vous ne voulez peut-être pas le savoir en Europe, mais nous le sentons : vous nous avez déjà abandonnés à notre sort », s’indigne Nora, étudiante en lettres françaises. Pour gagner sa vie et aider sa famille, Nora assure la permanence du collège jésuite du centre du Caire.

« La journée, ça va, je me sens entourée parce que je travaille ici, à l’église de la Sainte-Famille, et que j’y trouve la solidarité et la tendresse dont j’ai besoin. Mais le soir, je me sens isolée, en danger. Je ne peux plus rentrer chez moi, dans le quartier populaire de Choubra, sans craindre des insultes, parce que je ne porte pas le voile. » Cela peut aller plus loin : « Je crains aussi l’agression physique, le coup de couteau. On me fait comprendre que je ne suis plus chez moi, ici, en Égypte. La plupart de nos voisins sont complices. »

Issue de la classe moyenne, Nora a les moyens de suivre des études supérieures pour s’assurer un avenir décent au sein d’un entourage choisi et cultivé. Mais si la situation devait se dégrader, elle déposerait, comme nombre de chrétiens, un dossier à l’émigration : « Beaucoup de mes amis, surtout les filles, ont déposé une demande à l’ambassade des États-Unis, du Canada ou d’Australie. Moi-même, je n’ai pas encore fait les démarches, mais je choisirais l’ambassade de France. Sans exagérer, si cela continue, ce sera la fin des coptes d’Égypte, comme pour les chrétiens d’Irak, en quelques années à peine. »

Cette amertume est partagée par la grande majorité des 10 millions de chrétiens qui vivent actuellement en Égypte. Ils ont le sentiment d’être sacrifiés sur l’autel du nouvel ordre islamique que cherchent à instaurer les Frères musulmans, grands vainqueurs des élections parlementaires, en accord avec l’armée, qui assure la transition. Les chrétiens sont pris dans un étau qui se resserre jour après jour sur leur rêve de liberté, né place Al-Tahrir, en 2011.

« Nous, les zabbalin, les chiffonniers chrétiens, nous étions allés sur cette place dès le début du soulèvement, rappelle M., responsable d’un projet de développement dans son quartier de la colline de Mokattam. À présent, nous n’osons plus y mettre les pieds. » Des milliers de chrétiens démunis vivent sur les pentes de cette colline. Ce sont ceux à qui soeur Emmanuelle avait rendu leur dignité, il y a trente ans, en les aidant à construire des maisons au lieu de dormir sur les poubelles du Caire.

Proies d’attaques armées dès le mois de mars 2011, les chiffonniers chrétiens se sentent encerclés. Une dizaine d’entre eux a déjà été tuée en tentant de repousser les assauts. Lorsque M. parle du quartier, il regarde vers les collines ocre, vers l’horizon brouillé par la pollution : « C’est de là qu’ils envoient des cocktails Molotov. »

Les promesses des printemps arabes sont-elles tenues ?

De l’autre côté de l’entrée asphaltée, des militaires stationnent, indifférents ou complices, sans doute prêts à laisser passer les salafistes qui enragent de constater que des chrétiens habitent toujours en terre musulmane. « Nous ne nous sentons plus protégés par les militaires. Quand certains tentent de s’opposer à l’incursion des salafistes, ils sont traités d’“impies” et se retirent, confie l’assistante de M. Malheureusement, nous n’avons pas les moyens de déposer une demande d’émigration, mais quelques prêtres nous aident à remplir les papiers. »

Le mot « émigration » circule dans toute la communauté copte. Il rend même le sourire aux plus pauvres. Les chrétiens les plus aisés, comme Caroline, chargée de la communication dans une institution internationale, ont déposé leur demande, par confort plus que par peur. « Nous ne vivons pas de menaces au quotidien, mais nous anticipons sur l’avenir », explique-t-elle, attablée dans un Starbucks Coffee, un de ces lieux cairotes devenus signes de réussite.

Personne n’a de données exactes sur les demandes de départ. On parle d’une centaine de milliers de personnes. À l’église évangélique Qasr Al-Doubara, derrière la place Al-Tahrir, à deux pas de l’université américaine, le diacre s’indigne de cette hémorragie : « Notre devoir est de rester ici, de lutter pour nous faire respecter, non de fuir. »

Certains se tournent vers la France, protectrice historique des chrétiens d’Orient. Le discours de Nicolas Sarkozy, le 25 janvier, à l’occasion des voeux, les a réconfortés : « Les chrétiens font partie de l’histoire de l’Orient. Il ne peut être question de les arracher à cette terre. Les printemps arabes tiendront leurs promesses si les minorités sont respectées. »

Alain Juppé est revenu sur le sujet dans une tribune publiée dans la Croix : « Je veux leur dire que j’entends, que je comprends leurs craintes. Depuis des siècles, la France est investie d’une mission particulière à l’égard des chrétiens d’Orient. Elle ne s’y dérobera pas. […] Les chrétiens d’Orient ont vocation à rester dans leur région. Ils ont vocation à participer à la construction de son avenir comme ils l’ont toujours fait pour son passé. »

Le message du ministre avait une portée particulière, dans le cadre de la crise syrienne : « […] nous recommandons aux chrétiens du Proche-Orient de ne pas se prêter aux manoeuvres d’instrumentalisation mises en oeuvre par des régimes autoritaires coupés de leur propre peuple. […] En Syrie comme ailleurs, l’intérêt des chrétiens d’Orient est d’embrasser des évolutions qui sont à la fois inéluctables et positives. C’est en s’engageant de manière décidée dans la construction d’une région nouvelle qu’ils protégeront leur avenir […]. »

Comme en écho à ces propos, les responsables de l’église Qasr Al-Doubara ont décidé, en novembre dernier, d’installer une vingtaine de lits d’hôpital dans la cour de l’église, après la reprise des manifestations contre le Conseil suprême des forces armées. Ils peuvent ainsi accueillir les blessés des batailles rangées qui opposent régulièrement les manifestants aux forces de l’ordre, place Al-Tahrir. « Nous sommes un refuge, ouvert aux manifestants blessés et aux militaires, explique Alfi, un volontaire, posté dans l’attente d’éventuelles victimes. Nous avons un stock de médicaments impressionnant, ainsi qu’une liste de 350 médecins spécialistes qu’on peut appeler à tout moment. C’est ainsi que les chrétiens font leur place aux côtés des musulmans. »

Déterminés à faire face, les fidèles de l’église Qasr Al-Doubara, forte de 6 000 membres, reconnaissent que le nombre d’actes de violence commis contre les chrétiens est si important qu’on peut parler d’une nouvelle ère de persécutions. C’est le sens des paroles du diacre : « Nous ne sommes plus seulement entravés dans la construction de nos églises ou exclus de certains postes officiels, comme le dénonce le Conseil national des droits de l’homme. Quand on entend que des maisons ont été brûlées dans le Sud, la semaine suivante ce sont des boutiques saccagées, la semaine d’après une personne brûlée vive dans l’église. On ne peut plus se voiler la face. » Laurence d'Hondt

Les commentaires sont fermés.