Le procès du terroriste d’extrême-droite s’est ouvert le 16 avril à Oslo. Quelques mois après le massacre d’Oslo et Utøya qui a traumatisé le pays, un journaliste norvégien conteste le mythe de l’innocence perdue repris par le monde entier.

Bien avant que les psychiatres n’aient eu accès à la cellule d’Anders Behring Breivik, notre psyché nationale avait été examinée par la presse internationale. A quelques exceptions près, les journalistes avaient conclu que la Norvège avait perdu son innocence à jamais. Le Shangri-La qui avait été attaqué le 22 juillet ne pouvait être restauré.

Une analyse minutieuse de la couverture de l’attaque terroriste par les journaux européens et américains révèle qu’aucune formule n’a été plus utilisée que “l’innocence perdue”. La une du Monde du 24 juillet en est une parfaite illustration : “La Norvège a perdu son innocence”.

Et dans un éditorial, le quotidien britannique The Observer affirmait en guise d’introduction que “la Norvège a l’habitude de se considérer comme le pays le plus sain, le plus riche et le plus paisible du monde”. La candeur et la touchante ouverture égalitaire avaient volé en éclats.

Interprètes culturels

Mais cette vision distanciée des observateurs étrangers n’était qu’une illusion, ces reportages des autodiagnostics déguisés et ces discours sur “l’introspection” une formule bateau. Car les journalistes étrangers ont tous utilisé la même méthode du miroir : ce n’étaient pas les préjugés des étrangers sur la Norvège qui étaient véhiculés, mais bien les nôtres.

Lorsque les journalistes travaillent dans des pays dont ils ne connaissent ni la langue ni la culture, ils ont recours à des interprètes qui offrent de multiples et précieux services. Ils forment le groupe le plus sous-estimé par l’opinion publique mondiale. Ils donnent pourtant des orientations essentielles pour interpréter un conflit, choisir les sources et les mots utilisés, tout en étant largement invisibles.

Lorsqu’un pays méconnu comme la Norvège, dont on parlait très peu, est devenu le théâtre d’un événement mondial, les journaux ont opté pour l’approche suivante : des écrivains de renommée mondiale comme Jan Kjærstad, Anne Holt et Jostein Gaarder ont servi d’interprètes culturels dans le cadre d’interviews, tandis que Jo Nesbø a été prié d’écrire un article qui a été diffusé dans les grands journaux de plusieurs continents.

Dans le New York Times et Folha do Brasil, dans l’El Mundo espagnol, le Jyllands-Posten danois et le Spiegel allemand, Nesbø a ainsi expliqué comment la période d’avant le 22 juillet était celle d’“un autre pays”, où régnait un “consensus omniprésent”et où les débats portaient uniquement sur le meilleur moyen d’atteindre les objectifs qui faisaient l’unanimité à droite comme à gauche.

“Jusqu'au 22 juillet 2011, l'image que la Norvège avait d'elle-même était celle d'une vierge : une nature que les mains humaines n'avaient pas touchée, une société que les maladies de la civilisation n'avaient pas souillée.”

 

Jan Kjærstad a emmené le journaliste de The Observer chez Bølgen & Moi [un des meilleurs restaurants d’Oslo], où il lui a montré la table que le prince héritier avait l’habitude de choisir. C’est alors que le prince Haakon Magnus est entré par la porte, comme dans un roman, et a commencé à bavarder avec Kjærstad et le reporter britannique, qui tombait des nues.

Je n’ai observé qu’une seule fois une opposition marquée à ce sentiment norvégien que Breivik avait fait voler en éclats tout notre système sociétal. Dans The Guardian, le journaliste Simon Jenkins écrivait dès le mardi 26 juillet que “la tragédie norvégienne est exactement cela, une tragédie. Elle ne signifie rien et il ne faut pas à tout prix lui donner un sens…Non, Anders Breivik ne nous dit absolument rien sur la Norvège… Il ne nous dit rien sur le terrorisme ou le contrôle des armes ou le travail de la police ou les camps de vacances politiques… Il est clairement très malade”.

Un voile délibéré

Jenkins était choqué par la façon dont Breivik était replacé dans un contexte politique. Comme les attentats étaient l’œuvre d’un malade, il estimait que David Cameron avait tort d’exiger “un examen de l’extrême-droite, et l’extrême n’importe quoi”.

Les reporters sont aujourd’hui de retour en Norvège pour observer comment l’appareil judiciaire du pays va traiter celui qui a détruit ce paradis virginal. Certains d’entre eux ont peut-être lu Martin Sandbu, chroniqueur économique du quotidien conservateur Financial Times et lui-même norvégien. Deux jours après Utøya, il écrivait que “la Norvège a perdu son innocence depuis longtemps”. Notre distance supposée par rapport aux maux du monde était un “voile délibéré”, créé par des politiques qui veulent cacher que la Norvège, l’un des pays fondateurs de l’OTAN et un allié inconditionnel des Etats-Unis, connaît bien la violence.

“Les pays nordiques sont souvent perçus comme plus tolérants à l’égard des immigrés que d’autres pays d’Europe du Nord. Mais il se peut que leurs gouvernements aient tout simplement mieux réussi à camoufler leur hostilité”, ajoutait Sandbu.

Ce n’est peut-être pas le paradis qui s’est brisé le 22 juillet, mais seulement le miroir que nous avions dressé.