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28/04/2012

Etes-vous cocacoliste ou marxiste? Très vraisemblablement un peu des deux. La philosophie n'a qu'une bouée de secours: le retour à la tradition, aux racines.

L’Europe en tenaille et les soubresauts de sa pensée philosophique

27.04.2012, 21:48

L’Europe en tenaille et les soubresauts de sa pensée philosophique

© Flickr.com/ikoronas/cc-by-nc-sa 3.0
 
     
« Nous sommes des enfants de Marx et de Coca-Cola », affirme, non sans ironie provocatrice, non sans une touche de lasse résignation, l’immortel Jean-Luc Godard. Marx et Coca ! Un voisinage qui ferait se retourner le pauvre Karl dans son cercueil … non par son incohérence, mais, bien au contraire, par son indéniable réalisme.


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Du marxiste au « cocacoliste », il n’y a qu’un pas et ce pas est, n’en déplaise à plus d’un, culturel. Tout, strictement tout dans notre Europe, est culturel, surtout en France : que ce soit Michel Ange ou les graffitis de Seine-Saint-Denis narguant la légendaire basilique-nécropole des rois, que ce soit le jargon décousu des banlieues ou le français classique de Littré, que ce soit le libertinage social de l’après mai 68 ou l’institut de la famille, le mariage religieux.

D’aucuns parlent de richesse, de diversité, d’autres, réputés rétrogrades, voire obscurantistes, parlent de « Crise de l’identité européenne ». Il y a peu, dans le cadre d’une interview téléphonique, j’ai eu l’heureuse occasion d’interroger Mr. Ivan Blot, haut fonctionnaire, homme politique, écrivain français et président de l'INSO (Institut néo-socratique) sur sa conception de cette crise, sur sa profondeur et les éventuelles issus de secours qui, si l’heure n’a pas encore sonné, s’offriraient encore. Comme Mr. Blot, dans son article contre l’idéologie oligarchique, donc, l’idéologie régnante, évoque à maintes reprises la pensée du philosophe allemand Heidegger, farouche opposant à l’hégémonie de la raison froide, du capital et du déracinement, j’ai demandé s’il existait de nos jours un penseur de son envergure, partageant les mêmes convictions que lui. Euréka ! Je vous présente Jean-François Mattéi, non pas l’ancien ministre de la santé, mais le philosophe, préoccupé par le devenir de la culture européenne dans le monde moderne.

Jean-François Mattéi s’inscrit dans la lignée du philosophe tchèque Jan Patočka, qui estimait que « l’homme est juste et véridique pour autant qu’il se soucie de son âme », or, « à présent, le souci d’avoir, le souci du monde extérieur et de sa domination l’emporte sur le souci de l’âme, le souci de l’être ». L’Europe est essoufflée, déboussolée, lésée dans son amour-propre parce que le chemin qu’elle a adopté dans la seconde moitié du XVIII siècle n’est pas le bon. Quel fût donc, à ses glorieux débuts, ce chemin ? Parlant d’Europe, nous avons tendance à penser : « civilisation judéo-chrétienne ». C’est tout aussi vrai qu’il est certain que la tradition chrétienne, via la tradition juive, a embrassé l’héritage hellénistique dont elle a intériorisé la quintessence. C’est bien chez Platon que nous retrouvons l’idée de corrélation de l’âme avec la structure du monde, l’idée d’autorité spirituelle au sein de l’Etat qui inspirera la vie politique de l’Occident des siècles durant, c’est bien dans les tréfonds de la pensée grecque que nous verrons poindre cet immense effort de rationalisation du mythe qui conduira à son remplacement par une religion purement morale. Quant à Socrate, martyr de la pensée morale condamné à boire de la ciguë, n’a-t-il pas préparé le Christ? Le monde est dans le mal prétend le socratisme. Le monde est encore et toujours et irréversiblement dans le mal, reprend de plus belle le christianisme. Quelles conclusions théorique et pratique fait-on aussitôt ? Dans une logique de valorisation du libre arbitre ou de la liberté personnelle, nous comprenons vite qu’il faut partir de ses convictions, en répandre les grains dans le sol fécond de son jardin en tâchant d’étendre celui-ci, une fois qu’il fleurira, aux espaces encombrés d’ivraie. Ce n’est pas pour autant qu’il faut s’adonner à des guerres invasives, aux Croisades ou guerres de religion que l’histoire ne puit taire, surtout pas ! Non, c’est par l’exemple, comme l’a fait Socrate, comme l’a fait Jésus Christ, qu’il faut s’y prendre. Rien n’est plus contagieux que l’exemple. Malheureusement, ce principe, on ne le sait que trop, fût loin d’être suivi si bien que peut-être, c’est là mon hypothèse et elle peut être archi-fausse, cette faille a longuement préparé 1789 et le renversement spectaculaire qu'il a déclenché. L'Europe avait alors déjà éprouvé un sentiment de lassitude, celui d'une adolescence mal vécue qui avoisine assez souvent la maturation mais à un prix considérable.

C’est à ce stade qu’il faut rappeler la portée étymologique du mot « Europe » : selon l’un des plus éminents spécialistes de la langue grecque, Pierre Chantraine, le terme remonterait à « Europé » qui signifie distance du regard, le lointain ou bien la forme du regard lointain. Mais il existe une autre interprétation, plus répandue d’après laquelle « Europe » dérive de « ereb » qui se traduit comme « coucher de soleil ». En effet, dans l’optique orientale, le soleil se couche bien en Occident. Superbe jeu linguistique qui illustre la contradiction de la notion Europe, celle de l’ouverture, de la perspective et, en parallèle parfaite, celle du renfermement. Ce n’est pas par hasard que Jean-François Mattéi a intitulé l’un de ses derniers ouvrages : « Le Regard vide. Essai sur l’épuisement de la culture européenne ». Regard avec un « R » majuscule mais regard qui se greffe aisément sur la face d’un autiste ou d’un blessé grave qui se met de côté pour compter ses blessures et pleurer sa fatigue infinie. Plus de but. Le telos,c’est-à-dire la finalité, pilier de la pensée créatrice et critique européenne, se retire en ermite et se meurt petit à petit. Voici la deuxième vague d’épuisement que l’on n’arrive plus du tout à nier depuis ces dix-quinze dernières années, épuisement qui explique l’essoufflement de l’art en général, l’invention d’une valeur aussi théorique que les « Droits de l’homme », théorique non come telle, loin s’en faut, mais en tant qu’elle est bafouée à droite et à gauche en voilant et servant des intérêts fascistes et utilitaristes, qui explique, enfin, la médiocrité des partis dirigeants et leur indifférence totale à l’égard de l’idée de nation. Que faire ?

C’est à ce titre qu’Yvan Blot, dans ses deux grands articles publiés sur le site de l’Institut Néo-Socratique, mentionne quatre « contrepoisons » contre le Gestell ou tyrannie oligarchique incarnée par Bruxelles. Ces substances bienfaitrices, les voilà respectivement : la philosophie existentielle, l’enracinement national, la tradition religieuse, la démocratie directe. L’angoisse de Heidegger, grand existentialiste qui pourtant refusait de se reconnaître comme tel, a eu sa continuation au cœur des traités et romans de Jean-Paul Sartre et d’Albert Camus. Si Heidegger estimait que « le déclin s’accomplit à la fois par l’effondrement du monde marqué par la métaphysique et par la dévastation de la terre, résultat de la métaphysique », Sartre appuie sa volumineuse réflexion sur le principe du Néant. Nous sommes issus du Néant, nous nous formons, en tant que personnalités, dans l’incommensurable déchirement entre être et néant, un être qui nous échappe et que nous tâchons, toute notre vie, de rattraper. C’est là le piège non pas du refus de Dieu, mais d’une perte de la compréhension de ses fins doublée de l’envie de rester humains et raisonnables malgré l’absurdité finale de toute vie, comme le prétend Camus. En chacun et chacune de nous se cache Sisyphe, condamné à rouler éternellement le même rocher sans jamais parvenir au sommet de la montagne. Ce sommet, nous le devinons sans peine, est la culmination de la vie, de son sens, l’ouverture à une dimension qui dépasse la finitude. Le rocher, quant à lui, est la nouvelle idéologie de l’Europe, utilitariste, fondée sur le courtermisme : celui de la vie, de l’engagement professionnel, des valeurs dont on change comme on changerait de gants. L’axe de l’enracinement national s’oppose à la rhétorique de penseurs tels que Deleuze, Guattari, Foucault, tous exemptés de l’idée de nation, négationnistes férus de schizoanalyse, avançant la possibilité d’un dialogue constructif et enrichissant avec les limbes réflexives de la folie. Idem pour la philosophie de la déconstruction, de l’abstraction inexorcisable qui est celle de Derrida. La pensée perd pied. La tradition religieuse, quant à elle, à l’heure qu’il est, devrait être conçue plus largement : que l’on soit athée ou non, nul ne nous donne le droit suprême de dénier nos racines judéo-helléno-chrétiennes, en supprimant, à l’échelle nationale, leur respect. Enfin, pour la démocratie directe, pratique répandue, pour ne citer qu’un exemple, en Suisse : si un Etat se dit démocrate, s’il lègue le droit, à ses citoyens, d’élire le président, pourquoi ne pas admettre le recours au référendum ? Personnellement, je rends raison à Mr. Blot lorsqu’il affirme qu’il est bien plus aisé de répondre à une question concrète, concernant directement l’intérêt public, plutôt que d’élire un représentant de la nation dont le programme, comme cela l’est dans le cas de Mr. Hollande, s’avère étonnamment flou. Fort malheureusement, l’idée de « démocratie directe » présuppose l’idée de nation, donc, d’enracinement, idée dépourvue de tout sens pour les Seigneurs des Anneaux d’aujourd’hui. La mauvaise foi personnelle, concept qui a fait couler tant d’encre dans les écrits de Sartre, s’est emparée des intelligences détentrices du pouvoir.

Portant sa réflexion sur l’identité européenne et sa perte, Jean-François Mattéi exprime une pensée intéressante, selon laquelle, tout l’héritage intellectuel de l’Europe se « tient entre l’Orient et l’Occident avec cette distance vis-à-vis de l’Orient ». Tiens-tiens, constat qui chatouille presque les nerfs dans la mesure où il serait susceptible de nous éclairer sur la pensée eurasienne et plus particulièrement russe, elle qui est assise sur deux chaises, deux civilisations-piliers. Qu’en est-il de la philosophie contemporaine sur le sol eurasien ? La vastitude de la question est plutôt domptable si l’on s’adresse à deux philosophes actuels d’envergure : Feodor Girenok et Pavel Gurevich. Le premier va puiser son inspiration dans la thématique de l’ « autisme » (tout homme pensant, tout homme génial est un autiste, sa pensée est atypique), de la reconsidération de la schizoanalyse française, de l’hallucination dans le contexte de son rapprochement avec la notion de « sens ». Mr. Girenok considère que l’Etre, c’est-à-dire, la vie que nous vivons, nous échappe à chaque instant et la seule chose qui nous reste, la trace de cette fuite, est la langue, le mot, donc, le formel. De fait, la réflexion historique en arrive à être remplacée par celle de l’impasse. Pour nier la notion d’ « histoire », il faut nier la notion de « finalité ». Dans l’un de ses nombreux articles intitulé « Archéographie de l’histoire », Mr. Girenok reconnaît la déchéance de la civilisation judéo-chrétienne, de l’histoire, en soulignant que cela vaut pour la Russie, car, renchérit-il, « nous sommes l’Europe et l’Europe voit sa conscience déplacée. Déplacée vers quoi ? Vers la gauche. Nous sommes tous de gauche (…). Il n’y a pas plus gauchistes que les postmodernistes ». On en conclut que la pensée russe contemporaine, après des siècles de philosophie religieuse et soixante-dix années de marxisme-léninisme, s’accole aux tendances proprement occidentales. Pavel Gurevich étend sa rhétorique sur le rôle primordial de la contre-culture au sein de la culture. De même est-il persuadé que des maladies telles que la schizophrénie, le syndrome maniaco-dépressif et j’en passe, loin de relever de troubles organiques, présentent un grand intérêt pour la pensée philosophique puisqu’elles dissimulent une vision du monde particulière applicable à la dimension réflexive. De quoi, derechef, laisser pantois …

Entre Occident et Orient, entre culture et contre-culture, angoisse et espoir, spiritualité et aveuglement capitaliste, entre norme et maladie, la philosophie ne sait plus à qui emprunter son socle. Réduite à ses dichotomies, elle n’a qu’une bouée de secours : le retour à la tradition, aux racines. Or, comme l’a si bien dit Hegel, « toute philosophie est conscience de son temps ». Ni la France, ni la Russie n’y échappent, chacun à sa mesure.

10:12 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : www.ruvr.ru

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