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30/05/2012

Le titisme est toujours bien présent dans les Balkans, et les néo-yougoslaves gonflent leurs rangs à mesure des crises et de l'incurie des gouvernements pro-occidentaux. Le groupe Laïbach (slovène) en est un célèbre représentant. Voici son portrait.

Slovénie : Laibach, les vrais punks sont (toujours) titistes

Traduit par Jovana Papović
 
Sur la Toile :

 
Mise en ligne : mercredi 30 mai 2012
Vétérans de la scène punk européenne, pionniers de la musique industrielle, les Slovènes de Laibach ne baissent pas la garde. Alors que le groupe a passé le cap de la trentaine - son âge exact n’est pas connu - il continue à professer « l’absolutisme collectiviste éclairé », revendique la radicalité face à la haine et au cynisme, et reconnaît ses sources d’inspiration : « Tito, Toto, Tati et Tutu »... Rencontre.

Propos recueillis par Vinko Peršić

Novi List (N.L.) : Il est impossible de comprendre Laibach sans tenir compte de l’histoire de la Yougoslavie et de l’Europe en général.. Pouvez-vous revenir sur les origines du groupe ?

Laibach (L.) :

Il faut peut-être commencer par le commencement, avec le mouvement Neue Slowenische Kunst (NSK). Ce « collectif de collectifs » a été crée en 1984. Dès ses début, il fonctionne comme une organisation informelle socialo-politico-culturelle et comme un mouvement esthétique basé sur les manifestes de Laibach, qui attaquent les idéologies dominantes, tant à l’Est qu’à l’Ouest. Le mouvement dans son ensemble était en grande mesure le résultat de l’interdiction officielle de Laibach [1]. Ainsi, grâce aux activités des autres membres de NSK et malgré l’interdiction, la présence de Laibach en Yougoslavie était-elle encore plus grande. Notre but commun était de redéfinir la relation entre l’art et la politique et de créer une Utopie durable. Notre principe organisationnel était le collectivisme, notre méthode de travail, le rétro-principe. Stylistiquement, le mouvement se définissait le plus souvent comme rétro-avant-garde.


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Slovénie : Laibach, punks, anticapitalistes et titistes ?


Après un grand nombre d’actions collectives réussies dans les années 1980, survinrent les bouleversements des années 1990. À cause de la réorganisation politique, idéologique et économique de l’Europe et du démembrement de la Yougoslavie, NSK a du se transformer en État, un État ou l’Utopie pourrait trouver un nouveau corps. La proclamation de l’État NSK a été signée en 1992, sur la Place Rouge, à Moscou. C’est un État qui s’étale dans le temps et qui n’a pas de territoire. À cette occasion, nous avons créé à Moscou la première ambassade du NSK et lors d’une action de guérilla, la Place Rouge fut recouverte d’un grand carré noir. Nous avons commencé à imprimer et à distribuer les premiers passeports NSK à ceux qui se reconnaissaient dans le codex du nouvel État sans frontières nationales. L’État NSK n’est pas fondé sur un paradigme national mais sur un paradigme transnational. Son principe organisationnel est l’absolutisme collectiviste éclairé et c’est l’Esprit Immanent Cohérent qui se trouve à sa tête. Il n’y a pas de gouvernement formel ni de « Comité central ». Il n’y a que des citoyens, des ingénieurs et des exécutants qui sont chargés des questions techniques : ils maintiennent virtuellement l’Utopie en vie. Le site http://www.nskstate.com présente cet État.

N.L. : Est-ce que Laibach continue toujours à travailler et à communiquer avec les autres membres du NSK ? [2]

L. :

En tant que collectif, Neue Slowenische Kunst, a arrêté de fonctionner en 1992, au moment de la création de l’État NSK. Avec la création du nouvel État, le mouvement s’est peu à peu éteint pour ne plus que faire partie de l’histoire. Quelques-uns des collectifs qui en faisaient partie continuent à fonctionner chacun de leur côté, à développer leurs propres langages et médias. Nous somme évidement encore en contact, mais il n’y a plus vraiment de collaboration.

N.L. : Quel regard portez-vous sur le demi-siècle du socialisme yougoslave ?

L. :

le socialisme nous a toujours été sympathique. C’est évident que se ne sont pas le socialisme ni le communisme qui sont responsables du démembrement de la Yougoslavie. Aussi, ni le capitalisme ni le nationalisme n’auraient dû devenir le prétexte à la création de nouveaux États, comme cela a été le cas pour la Croatie.

N.L. : Aujourd’hui, votre public n’est plus socialement engagé, il est apolitique. Dans quelle mesure cela pose-t-il un problème dans les activités de Laibach ? Est-ce une motivation de plus ?

L. :

En principe, Laibach ne s’est jamais engagé dans un combat politique ou social. Nous laissons cela à ceux que la politique intéresse vraiment. Notre langage à nous est multiple et il arrive qu’il ne fasse sens qu’après un certain temps. On pourrait même appeler cela, « l’investissement dans le futur » : nous ne nous investissons pas dans des combats quotidiens ou actuels. Cependant, nous ne sommes pas d’accord avec votre constat, notre public n’est ni apolitique ni désengagé. Tous les types de public forment un corps politique qui agit et décide, au moins indirectement. Cela vaut aussi pour le public qui est a priori apolitique, mais qui pourtant s’engage de plus en plus, notamment à travers les réseaux sociaux sur internet.

N.L. : Qui est-ce qui a inspiré le travail de Laibach ?

L. :

Pour ne parler que de ce qui est certain, nous avons été influencés par Tito, Toto, Tati et Tutu. Pour le reste on ne sait pas vraiment, parce que toute influence et chaque don est une forme de vol de l’âme, choses que Laibach refuse de faire par principe.

N.L. : De nos jours, alors que la provocation est utilisée par toutes les formes de marketing, dans quelle mesure Laibach peut-il encore provoquer et être radical dans son art ?

L. :

Le langage de la provocation change sans cesse de paradigme et il est au fond insaisissable. La provocation pratiquée par le marketing n’est qu’un faible reflet de la véritable provocation. Nous sommes toujours heureux de pouvoir provoquer, même si ce n’est pas notre but principal et même si la provocation n’est pas si importante pour nous qu’on pourrait le croire. Nous n’essayons pas d’être provocateurs à tout prix, nous évitons de tomber dans le maniérisme. Laibach provoque sans aucun doute, ne serait-ce qu’en existant encore, et il est radical parce qu’il n’a pas changé depuis ses débuts, il y a trente ans. Nous avons le sentiment d’être très normaux, voire même conservateurs. Adopter une attitude subversive est aujourd’hui un choix très raisonnable face à la haine et au cynisme. Rien n’est plus provocateur que de dire la vérité.

N.L. : Vous affirmez que la provocation et la radicalité sont deux choses différentes. Pouvez-vous éclaircir votre propos…

L. :

La bêtise radicale n’a rien à voir avec une provocation intelligente. La provocation intelligente peut se comprendre comme le langage légitime d’une action artistique ou politique, qui se sert de la provocation pour encourager une réaction ou pour chercher une réponse. La provocation ne doit pas forcément être radicale dans son expression car cela ne garantit ni sa qualité, ni sa légitimité. Par exemple, le chanteur croate Thompson est provocateur sur le plan politique, mais il n’est ni radical ni fondamentalement bien intéressant... La liste pourrait être longue.

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