Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

05/12/2011

Farewell alias Vladimir Vetrov, l'homme du KGB à l'égo surdimensionné voulant détruire le KGB fut en partie la cause de la chute de l'URSS.

L’affaire Farewell et les Américains

“Farewell”. Vladimir Vetrov de son vrai nom. Cet agent du KGB a communiqué un nombre incroyable d’informations sensibles à la France au début des années 1980. Que les Français ont transmis aux Américains. Retour sur l’une des plus grandes affaires d’espionnage du 20ème siècle, avec Eric Raynaud, co-auteur avec Sergeï Kostine de “Farewell”, qui vient de sortir aux Etats-Unis (éditions Amazon Crossing).

9781611090260

Dans quel contexte l’Affaire Farewell s’est-elle déclenchée ?

C’est la fin de la Détente qui était un mode d’entretien des relations entre les deux blocs, inspiré par la grande peur de la crise des missiles de Cuba en 1962. Chaque bloc, Est et Ouest, gérait alors ses domaines propres et ses zones d’influence, sans intervenir dans les affaires de l’autre. Le pari des administrations Nixon et Ford était que le développement des relations réduise les risques de guerre. Mais cela a changé par la suite, car les règles n’ont pas été totalement respectées par les Soviétiques qui ont envahi entre autre l’Afghanistan.

Cela a surtout changé avec l’arrivée de Reagan au pouvoir en janvier 1981. Il ne considérait pas que la Guerre froide était une situation « gelée ». Au contraire, il pensait qu’elle pouvait évoluer et être gagnée. Son principe de base était que le système capitaliste était meilleur que le communisme, une « aberration économique ». A son arrivée à la Maison Blanche, il a donc mis en place un « agenda » qui a consisté à faire pression sur l’Union soviétique. Est arrivé ensuite François Mitterrand, qui s’est fait élire avec l’aide des communistes : grand émoi au sein de l’administration américaine, qui a envoyé à Paris le vice-président George Bush père se faire débriefer dès l’élection Mitterrand.

C’est là que le président français a abattu une carte qui s’appelait « Farewell ». Elle permettait de prouver à Reagan que, premièrement, le militantisme communiste dans les pays occidentaux n’avait rien à voir avec la menace de l’armée rouge et que, deuxièmement, la France était fidèle à l’Alliance, même si elle ne faisait plus partie du commandement intégré de l’OTAN.

Reagan a reçu le dossier Farewell et s’est fait confirmer la dépendance du complexe militaro-industriel soviétique envers l’espionnage technologique. Voyant que le KGB voulait voler aux pays occidentaux toute la technologie de pointe, il a adopté la stratégie du coup de poker. “Farewell”, c’est celui qui est passé derrière le joueur soviétique et qui a montré le jeu à Reagan. S’en est suivi le projet de la “guerre des étoiles”, et la chute de l’Empire soviétique.

Qui était donc ce Farewell ?

Vladimir Vetrov de son vrai nom était un officier du KGB typique de la nouvelle génération. A partir des années 60, le KGB a essayé de recruter des profils plus ouverts et moins brutaux qu’ils ne l’étaient avant. Le but était, avec des agents comme Farewell, de se fondre plus facilement dans la société occidentale pour y récupérer des informations et les ramener en Union Soviétique. Le revers de cette médaille, c’est que ces gens, étant plus éduqués et présentables, se sont laissés très souvent corrompre par le mode de vie occidental. Certains ont basculé, tant aux Etats-Unis qu’en France. C’est ce qui est arrivé à Vladimir Vetrov qui ne supportait plus le mensonge institutionnel soviétique. A cela se sont ajoutés pour lui des déboires sentimentaux et d’autres frustrations. C’était un personnage un peu excessif et égocentrique qui a perdu le contrôle fin 1981. Il a trahi son pays mais y est resté pour faire le boulot car il l’aimait profondément.

Comment les Français ont-ils compris qu’il y avait une vraie carte à jouer ?

Farewell a d’abord pris contact avec eux. Les Français ont répondu assez vite. Marcel Chalet, le patron de la DST (Direction de la Surveillance du Territoire), vu l’imposante production Farewell dès le départ, était convaincu de la véracité du contenu. Avec une telle qualité de documents, cela ne pouvait pas être une manipulation car cela aurait supposé que le KGB, pour manipuler les Français, sacrifiait tout un réseau, construit pendant et des années.

Le problème, c’est que la DST - l’équivalent français du FBI - n’avait pas d’agents à Moscou. Elle a donc recruté un amateur pur qui ne prenait aucune précaution pour récupérer des documents : Xavier Ameil, représentant de la marque Thomson à Moscou. Il a fait passé les informations au colonel Ferrand, attaché militaire de l’ambassade de France qui, lui non plus, n’avait pas d’expérience en matière de manipulation d’agents. Mais il s’est lancé dans l’aventure avec femme et enfants. Il y a eu une forme d’amitié qui s’est construite entre Vetrov et le colonel Ferrand. C’est la petite histoire dans la grande.

reaganmitterrand

Comment la France n’a pas échoué en étant aussi « amateur » ?

Le cerveau de l’affaire, c’est Vetrov. Il a choisi les Français car il savait qu’ils n’étaient pas surveillés. S’il avait choisi la CIA ou le MI6 (les Britanniques, NDLR), il se serait fait prendre très rapidement. A partir de ce moment-là, il se fichait de prendre des précautions. On faisait donc face à un paradoxe avec un service pas fait pour ce travail, qui était mobilisé par la taupe en question. Une fois le système mis en place, il savait qu’il n’avait plus rien à craindre !

 

Quand il a transmis les documents à la France, Vetrov avait-il en tête d’informer les Etats-Unis ?

Est-ce que Vetrov avait l’intention de faire gagner la Guerre froide aux Américains ? Je ne sais pas. Je pense personnellement qu’il avait conscience de ce qu’il faisait et que cela pouvait faire exploser le système. J’en suis certain. Sa motivation, je pense qu’elle était d’ordre beaucoup plus personnelle. Jusqu’à la fin, son objectif était de détruire le KGB, lui faire le plus de mal possible. Il faut savoir qu’à l’époque, le KGB, c’était le père. C’est lui qui gérait le pays.

En parlant de « la plus grosse affaire d’espionnage du 20ème siècle », Ronald Reagan pensait-il à la victoire des Etats-Unis ou à son ascension ?

De façon très factuelle, Reagan ne pensait pas lui-même avoir joué un rôle dans la chute de l’Union soviétique. Il pensait que c’était simplement le système qui, tombant dans l’absurdité, s’est effondré tout seul. Il était très modeste. Aux Etats-Unis, a été élaborée une stratégie globale de mise sous pression de l’Union soviétique dans laquelle s’intégrait Farewell de manière très chirurgicale. Ce n’est pas cette affaire qui a été responsable de la chute mais elle y a fortement contribué.

Et cette affaire a également eu une grande influence sur la relation franco-américaine…

Oui. La France était souvent considérée comme relativement “neutre” entre les deux blocs. Même si Mitterrand a pu inspirer une certaine crainte auprès de l’administration Reagan, il y avait deux éléments à prendre en compte : le président français s’entendait bien avec Bush père, et l’affaire Farewell a été rassurante pour Reagan. Giscard d’Estaing, à l’inverse, tenait à cette neutralité et jouait au “petit télégraphiste de Varsovie”. Finalement, entre Mitterrand et Reagan, ça s’est fait naturellement dans l’ensemble. A partir du moment où, dans les informations transmises par Farewell, il y avait le système de couverture radars des Etats-Unis, il fallait, dans le cadre de l’Alliance, que les Français transmettent ces informations.

Qu’est ce que cette affaire nous dit de la CIA de l’époque ?

Les services secrets américains souffraient d’une certaine forme de déconsidération depuis le Watergate. Les agents recrutés au sein de la CIA n’étaient pas des profils très élevés. C’est donc un peu le problème inverse du KGB. Quant aux méthodes de travail, elles étaient très américaines “classiques”, procédurales. Les Français s’y sont tout de suite faits. Le secret a été très bien gardé puisque parfois, les Américains venaient briefer les Français sur l’affaire Farewell sans savoir d’où cela venait. Au sein de l’administration Reagan, il y avait en plus des gens très compétents qui pouvaient apprécier les teneurs de la « production Farewell » pour les exploiter de manière optimale.

vetrovp350_v155746318_

La collaboration entre les services secrets français et américains est-elle toujours aussi étroite ?

Avant, les choses étaient simples. Il y avait l’Est et il y avait l’Ouest. La CIA faisait un peu le travail de la DST au moment où il y avait encore des troupes américaines en France. Toutes les activités subversives du KGB à l’époque étaient contrecarrées par la CIA. Elle transmettait ensuite les données à la DST (qui ne s’appelait pas encore comme tel).

Aujourd’hui la guerre froide est terminée, les relations sont restées bonnes. Il y a une forme de continuité. Par exemple, ce sont les agents qui ont travaillé sur l’affaire Farewell qui se sont occupés ensuite du terrorisme islamique, qui a frappé la France avant de toucher les Etats-Unis. Il y a donc eu une voie de transmission et ca marche encore très bien.

Qu’est devenu Dimitri Vetrov ?

Le revers de la médaille, c’est qu’il n’y avait pas de réseau en place pour manipuler des agents à l’étranger et donc aider Dimitri Vetrov au cas ou il se serait retrouvé en difficulté. Cela a été le cas, non pas pour des raisons internes, mais pour des raisons personnelles puisqu’il a essayé de tuer sa maîtresse. Il a été emprisonné pour crime passionnel, rien d’autre ! Le KGB l’a cherché partout et ne l’a pas trouvé car il était en prison pour d’autres raisons.

De leur côté, les Français ont complètement perdu le contact avec lui et ont été obligé d’utiliser les informations transmises. Vetrov a été exécuté au début 1985 et n’a donc pas eu le temps de voir son œuvre. Mais il devait bien savoir ce qui allait se passer puisqu’avant de mourir, il avait écrit une lettre, « confessions d’un traître », ou encore une fois il a “craché à la figure” du KGB.

02/11/2011

"La fabrication de l'ennemi, ou comment tuer avec sa conscience pour soi"

"La fabrication de l’ennemi, ou comment tuer avec sa conscience pour soi", Pierre Conesa, éd. Robert Laffont

Par Gérard CHALIAND *, le 2 novembre 2011

 

Géopolitologue, spécialiste des conflits armés. Gérard Chaliand est régulièrement professeur invité dans de nombreuses universités étrangères (Harvard, Montréal, Berkeley,…). Il est auteur de plus de 30 ouvrages, dont une quinzaine traduits.

Gérard Chaliand présente le livre de Pierre Conesa, La fabrication de l’ennemi, ou comment tuer avec sa conscience pour soi. Préface de Michel Wieviorka, Robert Laffont, 2011. Le prêt à penser politique contemporain trouve ici un miroir sans complaisance.

PIERRE CONESA est un esprit original. C’est-à-dire qu’il pense tout seul, exercice relativement rare, bien qu’il ne soit pas interdit, sinon par le souci de ne pas déplaire au pouvoir, aux appareils, à ce qu’on nomme l’ « esprit du temps » qui est, bien souvent, celui de la tyrannie de l’opinion publique.

Eviter l’émotion, garder l’esprit critique

La fabrication de l’ennemi est un exercice de lucidité politique fondé sur l’axiome selon lequel il ne faut pas, sans examen critique, adhérer à la propagande de son propre camp. Celle-ci étant masquée, drapée de sentiments vertueux et vouant l’autre aux gémonies. C’est ce processus de diabolisation de l’ennemi que ce livre analyse. Constat rigoureux, écrit avec un talent pamphlétaire chargé d’humour, il force parfois le ton, mais comment être autrement entendu ?

Sans ménager, ce qui va de soi, les dictatures, Pierre Conesa examine sans indulgence les « deux poids deux mesures » si souvent utilisés par les démocraties qui se prétendent les plus moralement respectables. En chemin, il rappelle que l’idée reçue, d’ailleurs fort récente, selon laquelle celles-ci seraient, par nature, pacifiques, est largement détrompée par les faits. Les démocraties peuvent aussi se faire la guerre, il suffit, à cet égard, que leurs intérêts soient suffisamment antagoniques.

Pierre Conesa ne manque pas de signaler la capacité des anciennes victimes à devenir des bourreaux, ce dont témoigne, dans la plupart des pays nouvellement indépendants, l’oppression des minorités ethniques ou religieuses.

Typologies de l’ennemi

L’ouvrage traite de l’ennemi en tant qu’objet politique et montre comment, de part et d’autre (la guerre de 1914-1918 est à cet égard exemplaire) on démonise l’Autre. C’est évidemment plus facile encore lorsqu’il y a une différence raciale. A cet égard, les propagandes américaines et japonaises durant la guerre du Pacifique sont toutes deux d’un racisme exemplaire.

La typologie de l’ennemi est particulièrement intéressante dans le cas des guerres civiles, ces conflits particulièrement cruels du Même au Même.

D’autres catégories sont décrites avec brio, comme celle de l’ennemi caché qui a une longue tradition fondée sur le complot comme explication de l’histoire. Cette perception continue, notamment en Orient, à avoir nombre d’adeptes. Encore que, dans des pays qui ne comptent guère d’analphabètes, les accusations portées contre les empires ou les axes du mal ont pu, encore récemment, rencontrer une adhésion notable et qu’il était couteux de les réfuter aux États-Unis, pays hautement démocratique.

Pierre Conesa sait de quoi il parle. Il manie, dans ce livre, un gros matériau politique sur plusieurs continents. Il a été l’un des directeurs de la Délégation des Affaires Stratégiques (DAS) du ministère de la Défense dont il a pu mesurer les pesanteurs avant de devenir le directeur général de la Compagnie Européenne d’Intelligence Stratégique. En matière d’analyse des ruses de « perversion de masse », il n’en est pas à son premier essai. [1]

Avec La fabrication de l’ennemi, Pierre Conesa donne un très salutaire ouvrage critique qui devrait rencontrer un large écho, à condition qu’on ait envie de l’entendre. Le prêt à penser politique contemporain trouve ici un miroir sans complaisance.

Copyright Novembre 2011-Chaliand/Diploweb.com


Faire et publier une traduction de cet article du Diploweb

A titre exceptionnel, la publication d’une traduction de certains textes publiés sur le site Diploweb.com peut être autorisée à quatre conditions :

. Respecter l’intégrité du texte et mentionner les coordonnées bibliographiques de la version d’origine en français, avec son URL ;

. Faire traduire par un professionnel agréé, vers sa langue maternelle ;

. Demander et obtenir une autorisation écrite du Directeur du diploweb.com, Pierre Verluise, via diploweb@hotmail.fr . Préciser à ce moment les preuves de la compétence du traducteur et les signes de la respectabilité du support de publication choisie (site, revue, éditeur...).

. Adresser un exemplaire justificatif de la traduction sous word et en pdf.

Toute traduction ne respectant pas ces quatre conditions est rigoureusement interdite et fera l’objet de poursuites devant les tribunaux de Paris.


Plus

Pierre Conesa, La fabrication de l’ennemi, ou comment tuer avec sa conscience pour soi. Préface de Michel Wieviorka, Robert Laffont, 2011.

Présentation par l’éditeur

Comment les hommes en viennent-ils à se massacrer légalement ?

« Nous allons vous rendre le pire des services, nous allons vous priver d’ennemi ! », avait prédit en 1989 Alexandre Arbatov, conseiller diplomatique de Mikhaïl Gorbatchev. L’ennemi soviétique avait toutes les qualités d’un « bon » ennemi : solide, constant, cohérent. Sa disparition a en effet entamé la cohésion de l’Occident et rendu plus vaine sa puissance.

Pour contrer le chômage technique qui a suivi la chute du Mur, les États (démocratiques ou pas), les think tanks stratégiques, les services de renseignements et autres faiseurs d’opinion ont consciencieusement « fabriqué de l’ennemi » et décrit un monde constitué de menaces, de risques et de défis.

L’ennemi est-il une nécessité ? Il est très utile en tout cas pour souder une nation, asseoir sa puissance et occuper son secteur militaro-industriel. On peut dresser une typologie des ennemis de ces vingt dernières années : ennemi proche (conflits frontaliers : Inde-Pakistan, Grèce-Turquie, Pérou-Équateur), rival planétaire (Chine), ennemi intime (guerres civiles : Yougoslavie, Rwanda), ennemi caché (théorie du complot : juifs, communistes), Mal absolu (extrémisme religieux), ennemi conceptuel, médiatique...

Comment advient ce moment « anormal » ou l’homme tue en toute bonne conscience ? Avec une finesse d’analyse et une force de conviction peu communes, Pierre Conesa explique de quelle manière se crée le rapport d’hostilité, comment la belligérance trouve ses racines dans des réalités, mais aussi dans des constructions idéologiques, des perceptions ou des incompréhensions. Car si certains ennemis sont bien réels, d’autres, analysés avec le recul du temps, se révèlent étonnamment artificiels.

Quelle conséquence tirer de tout cela ? Si l’ennemi est une construction, pour le vaincre, il faut non pas le battre, mais le déconstruire. Il s’agit moins au final d’une affaire militaire que d’une cause politique. Moins d’une affaire de calibre que d’une question d’hommes.

Voir un extrait et se procurer l’ouvrage sur le site des éditions Robert Laffont Voir

[1] La persuasion de masse (collectif), Plon, 1991, Agora, 1992.

16:56 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : www.diploweb.com

21/10/2011

L'inédite impuissance américaine ou prévoir ce que serait une ère postaméricaine où Washington ne serait qu'une capitale provinciale.

Etats-Unis : quelles perspectives stratégiques ?

Par Jean-François FIORINA, Olivier ZAJEC*, le 21 octobre 2011

 

Olivier Zajec est géopolitologue et spécialiste de stratégie. Jean-François Fiorina est directeur de l’ESC Grenoble.

Jean-François Fiorina s’entretient avec Olivier Zajec. Dix ans séparent les attentats du 11 septembre, à New York, de l’élimination d’Oussama ben Laden, dans une banlieue d’Islamabad, au Pakistan. Que s’est-il réellement passé pendant cette décennie  ? En quoi augure-t-elle de l’avenir ? Le monde est-il condamné à subir un leadership ? Olivier Zajec, géopolitologue et spécialiste de stratégie, s’entretient avec Jean-François Fiorina, directeur de l’ESC Grenoble, pour décrypter la crise de "notre Amérique interne" et entrevoir ce que serait une "ère postaméricaine", où Washington ne serait plus qu’une capitale provinciale au sein d’un monde multipolaire.

Comment penser sereinement la place des Etats-Unis dans le monde, dix années après le 11 septembre  ? Est-il possible de se représenter sa géopolitique en dehors de tout affect, en ces lendemains de commémoration ?

Vous avez raison d’insister sur la question de l’affect. Les Etats-Unis ne sont pas un sujet ordinaire. Dès que ce thème est abordé, force est de constater une tendance à basculer soit dans l’américanolâtrie, soit dans l’anti-américanisme, particulièrement en France. Pour penser sereinement la place de ce qui est encore la première puissance mondiale, au moins sous certains aspects, et risquer des hypothèses un tant soit peu originales, on se voit donc obligé de préciser avec beaucoup de soin le cadre dans lequel se déploie l’analyse.

Pour réfléchir au rôle des Etats-Unis, il faut une certaine dose de froideur, et une absence de passion. On sait les mises en garde qu’ont faites certains intellectuels à propos de la critique de l’Amérique. Pour Bernard-Henri Lévy, toute remise en cause de ce que représente la puissance américaine est finalement réductible à un bas sentiment de jalousie : tout ceci équivaudrait à "la rancoeur, classique, du débiteur à l’endroit de son bienfaiteur", dans la mesure, affirme-t-il en 2007, où "aujourd’hui encore, c’est à l’abri du bouclier militaire et idéologique américain que se perpétue la liberté [de l’Europe]" (Ce grand cadavre à la renverse). Dans le même ordre d’idée, qui voudrait que l’on ne critique les États-Unis qu’en fonction de frustrations inavouables, Raymond Aron évoquait dès 1976 "les invectives des Graeculi contre leurs protecteurs" (Plaidoyer pour l’Europe décadente). Jean-François Revel enfin, grand pourfendeur de l’anti-américanisme, parlait quant à lui en 2002 "d’obsession".

Il est rigoureusement vrai qu’une certaine tendance au complotisme, largement partagée sur l’ensemble de la planète, n’a de cesse de présenter "l’Empire" comme la source de tous les maux du monde, et que cette vision paranoïaque ne résiste pas à l’analyse. Les Américains font des erreurs, comme tous les peuples, mais ils ne sauraient porter sur leurs épaules le poids des péchés de l’humanité.

Cela étant dit, il faut bien reconnaître que la plupart des tribunes journalistiques autorisées sur ce thème sont encore détenues par les enfants de la guerre froide et du bipolarisme. Pour beaucoup d’entre eux, il s’agirait d’opter en permanence pour un camp contre un autre. Ce besoin grégaire de prendre parti suggère que ces analystes ne se remettent pas d’avoir perdu leurs repères, leurs grilles de lecture si faciles – et si naïves – où tout s’ordonnait autour de la notion de "modèle" ou de Bien – et donc de Mal. On le constate à la chaleur touchante avec laquelle ils défendent le néolibéralisme américain, qui rappelle la façon dont certains d’entre eux procédaient, dans leur jeunesse, pour célébrer les vertus du collectivisme soviétique, autre idéologie décatie. "Que souhaitez-vous donc comme modèle alternatif", interrogent-ils ? Manière de dire qu’il n’y en a pas. Il s’agirait donc de défendre un modèle américain imparfait pour éviter que ne s’imposent les alternatives menaçantes que seraient le communisme de marché chinois ou l’obscurantisme islamique – et la liste n’est pas limitative. L’ultimatum est le suivant : les Etats-Unis ou le chaos. Que ce soit l’URSS en son temps, ou la Chine aujourd’hui, il faudrait en somme qu’à chaque raté du modèle américain, un autre modèle soit à la veille, mécaniquement, de supplanter Washington et d’influer à son tour sur le monde dans les mêmes proportions. Ce qui obligerait évidemment les Européens à resserrer les rangs autour du leader du "monde libre"...

Davantage qu’un piège, vous y décelez une faiblesse ? Derrière ce leurre somme toute confortable, une incapacité à se représenter "le monde qui vient" ?

Je crois sincèrement que cette logique est une illusion. À vrai dire, en quoi cette alternative soi-disant fatale ("Washington ou le chaos") et tous ces ultimatums moraux nous aident-ils à comprendre notre époque multipolaire ? La question, pour notre génération, n’est plus de savoir si l’on aime ou non l’Amérique - une interrogation inepte et infantile qui relève du chantage affectif. Mais bien plutôt de chercher à comprendre à quoi ressemble le monde nouveau, en évaluant sereinement la manière dont l’Amérique post-crise y trouvera sa place – qui ne sera plus la première. Il ne s’agit pas non plus de savoir si le monde, plus divers, s’adaptera, et au bout de combien de temps, au programme libéral-individualiste dévalué que lui propose l’Amérique. Mais plutôt de savoir, tout au contraire, comment l’Amérique provincialisée s’insérera dans un monde qui se développera, se pensera et s’organisera loin de ses obsessions.

On ne peut cependant nier la montée en puissance de la Chine. Son économie est un moteur mondial, ses forces armées se professionnalisent, elle revendique ses droits en Asie du Sud-Est…

Oui…après la menace japonaise, il y aurait "le piège chinois"… en attendant l’arrivée d’une autre "menace globale". Ici, il faut faire l’effort de distinguer la politique de l’économie. C’est la première qui doit surdéterminer la seconde, ce que nous avions peut-être oublié : la crise de l’euro est là pour nous le rappeler, malheureusement. Si l’on hiérarchise les problèmes, on observe que, géostratégiquement, la Chine a des ambitions régionales, et non mondiales. Ces ambitions régionales sont effectivement exclusives : d’où les mises en garde récentes de Pékin à l’égard des pays limitrophes (Philippines, Vietnam, Indonésie, Taïwan, Japon) qui seraient tentés de faire trop ouvertement appel à l’arbitrage américain concernant les nombreux conflits frontaliers maritimes qui les opposent à la Chine. Les Américains pourront-ils contrer ce "retour à la normale" en Asie du Sud-Est, compte tenu du poids relatif d’une Chine attachée à reprendre sa "vraie place" dans son orbe régionale  ? Sans oublier Taïwan… C’est un point important, qui pose la question des moyens militaires du Pentagone dans les dix prochaines années. 400 milliards de dollars de réduction viennent d’être annoncés sur cet intervalle par l’administration Obama !

Mais, mis à part cette question de l’équilibre entre Pékin et Washington dans le Pacifique, je ne crois absolument pas que la Chine s’apprête à "envahir le monde". A moins d’une montée aux extrêmes dont, quoi qu’il en soit, elle ne maîtriserait ou n’initierait pas seule la dynamique, elle ne jouera pas sciemment le rôle de "perturbateur", tel que le théorisait Raoul Castex à propos de la Russie des années trente : "nation en plein épanouissement, débordante de rêve, assoiffée d’ambition, qui veut tout dominer"... L’ambition n’empêche pas forcément une certaine retenue stratégique. Dominer absolument comporte des externalités stratégiques négatives, comme la Russie actuelle en a pris conscience, avec le recul. Ainsi lorsque Vladimir Poutine déclare, lors de la conférence sur la sécurité de Munich, en février 2007  : "Qu’est-ce qu’un monde unipolaire ? Quelle que soit la façon d’embellir le mot (…) il s’agit d’un monde où il n’y a qu’un seul maître, qu’un seul souverain. Ce qui est en fin de compte pernicieux non seulement pour ceux qui sont dans le système, mais aussi pour le souverain lui-même, parce qu’il se détruit de l’intérieur". L’ex-empire parle d’expérience. Faisons donc un pari intuitif : Pékin refusera à son tour ce rôle de perturbateur, non par idéalisme, mais par réalisme !

La perception de la Chine qu’ont actuellement les Etats-Unis serait donc faussée ?

Tous les Américains ne réfléchissent pas de la même manière. Mais il y a en effet un problème de perception. Car malgré tous les efforts des Républicains américains pour la dépeindre sous les traits d’un nouvel empire du Mal, la Chine n’est au pire qu’un miroir oriental de l’Amérique, consumériste et socialement déséquilibré, menacé par l’éclatement prochain d’une bulle immobilière mal maîtrisée, qui tente de jouer d’une improbable formule mixant collectivisme policier et individualisme débridé dans l’espoir d’accoucher à terme d’une société viable, prospère et pacifiée. Une intention louable, mais dont la réalisation est rien moins que certaine.

En fait, budget militaire en hausse ou non, les problèmes internes de la Chine sont suffisamment gigantesques pour qu’elle ne se hasarde pas à bouleverser les équilibres mondiaux. Elle aurait beaucoup à y perdre. Comme les Chinois ne disposent pas non plus d’une idéologie prosélyte et millénariste comparable à celles des États-Unis ou de feue l’URSS, elle risque d’autant moins de troubler la paix du monde en envahissant un jour…disons l’Afghanistan, pour y imposer la "sino-démocratie" et y "libérer les femmes"... Londres au XIXe siècle, Moscou en 1979 et Washington entre 2001 et 2011 ont illustré, pour l’édification de tous, la vanité de ce type de fadaises... Pékin se contentera en la matière d’exploiter des mines et de construire des chemins de fer. Ses ingénieurs le font très bien. Nul besoin de proclamer une "destinée manifeste" pour manier la pioche et exploiter des territoires. De plus, les Chinois, qui dépendent des Sea Lanes of Communication, ont tout intérêt à collaborer à une réduction des poches d’anomie mondiales – et l’implication de leur marine dans le combat contre la piraterie dans l’océan Indien est un signe probant de cette prise de conscience.

Relativiser la montée en puissance de la Chine comme vous le faites ne suffit pas à évacuer la question du déclin américain. Quelle pourrait être, demain, la première puissance mondiale ? Et cette question aura-t-elle encore un sens à l’avenir ?

C’est une question que beaucoup de personnes se posent... Je me contente pour ma part, dans ce livre, de me demander : "quid de la puissance américaine ?" Et non : "qui sera le prochain mâle dominant de la communauté internationale ?" A mon sens, le problème n’est pas vraiment de savoir si, avant dix ans, la Chine va dépasser les États-Unis en termes de PIB et leur ravir la place de première puissance économique mondiale. Il est même inutile, pour comprendre qui va "régir" le monde, de spéculer sur la catastrophe annoncée de la dette européenne globale, sur l’ampleur des soulèvements sociaux futurs en Chine, ou sur la récession molle dans laquelle les États-Unis sont entrés pour au moins dix ans, puis de combiner les probabilités d’occurrence de chaque scénario et la lourdeur du terrain géopolitique, pour obtenir le tiercé dans l’ordre ! Plutôt que d’enfiler sempiternellement les péréquations sur les performances brutes des uns ou des autres, il vaut sans doute mieux ne jamais perdre de vue un fait central, qui est le nœud dialectique des dix dernières années : l’épicentre de la crise économique de 2008 était situé à New York. Car cette crise n’est pas liée à une faiblesse ou un raté conjoncturel, mais à la logique interne et autodestructrice d’une philosophie et d’un système dans leur ensemble. Il en va de Wall Street sur le plan économique comme de la contre-insurrection sur le plan stratégique et militaire : nous avons là l’aboutissement monstrueux d’une hubris dérégulée. Dès lors, une conclusion fondamentale s’impose : le promoteur de ce système de valeurs et de pensée économique et stratégique demeurerait-il le premier pouvoir mondial sur le plan militaire, il ne peut désormais plus discourir sur les valeurs et l’avenir des sociétés humaines en espérant être écouté avec respect. Mon approche est fonctionnaliste  : l’Amérique n’a pas encore perdu un rang. Elle a perdu une tribune – une fonction. En termes de prospective de puissance, ceci est beaucoup plus révélateur.

Sur la question des "classements", à présent. Si la crise de 2008-2009 - dont on ne sait combien de temps ses effets se feront réellement sentir - n’avait pas mis au jour de manière éclatante la faillite du logiciel ultralibéral dérégulé auquel ils se trouvent volontairement attachés de manière consubstantielle, les États-Unis auraient tout à fait pu, en théorie, dégringoler sans dommages au dixième rang des PIB mondiaux. Ce déclassement relatif – de quoi rester dans le groupe des grandes puissances, ou puissances dites "régionales" – ne les aurait pas empêchés de rester en fait la première puissance mondiale, primus inter pares, car ils auraient malgré tout conservé leur influence normative et leur rayonnement idéologique unique. C’est-à-dire le pouvoir essentiel, et qu’ils étaient seuls à détenir, d’écrire et d’imposer les règles du jeu dans leur style propre et selon leurs intérêts. Ce n’est visiblement plus le cas, même si certains ne perçoivent pas encore à quel point. Au sens théologique, Washington possède encore une potestas incontestable. Son auctoritas, elle, est morte.

Le soft power chinois ne prendra pas la relève du soft power américain. L’enjeu véritable est de comprendre que, quel que soit désormais le vainqueur du puéril concours de PIB mondial, il n’y aura pas de gagnant véritable. Mais qu’il y a un véritable perdant : celui qui, en 2008, a perdu non pas le premier rang, mais sa fonction d’arbitre. L’abaissement de la puissance américaine – sa normalisation désormais irréversible – s’est joué à ce moment précis, pour le meilleur ou pour le pire. Et le monde a basculé cette année-là, non le 11 septembre 2001...

Reste cependant la question de l’administration américaine actuelle... Barack Obama avait bénéficié d’un fort courant de sympathie. Dispose-t-il d’une marge de manoeuvre nouvelle, sur le plan stratégique et militaire ? Comment se désengager d’Afghanistan ?

Barack Obama a finalement renoncé à faire la différence entre l’Irak, "guerre stupide", et l’Afghanistan, "opération nécessaire". En 2011, l’administration Obama, sans illusion sur le legs irako-afghan, a bien compris qu’il lui faut à l’avenir éviter à tout prix un engagement prolongé et coûteux de ses troupes terrestres sur un terrain mal "préparé". Le Pentagone est aujourd’hui pris entre la gestion des derniers feux d’une intervention militaire directe (Major Combat Operation, MCO) à la recherche de succès pérennes qui passent par des modes d’action résolument "irréguliers" (Irregular warfare, IW), et un effort accru de soutien et de légitimation de la gouvernance civile (Stabilization, Security, Transition and Reconstruction, SSTR). Cette relation entre MCO, IW et SSTR reste encore la clé de la réflexion américaine actuelle. Mais à l’avenir, l’impératif d’action "indirecte", de préférence aux aventures expéditionnaires de nation-building coercitives, pèsera lourd sur les priorités du Department of Defense (DoD). Et la réorientation aura des conséquences sur la doctrine américaine. L’attitude américaine en Libye en est un des signes...

Un jeune officier américain, invité à résumer la racine des difficultés actuelles des militaires de son pays, l’exprimait de la manière suivante à l’Army War College de Carlisle en mai 2010 : "Nous n’avons plus la faculté de nous percevoir réellement. Nous sommes devenus des producteurs d’illusions positives." Échec  ? Succès  ? Victoire  ? Pacification  ? Ces mots ne semblent pas avoir eu grand sens, en Afghanistan comme en Irak. L’interprétation de la réalité dépendait in fine des metrics choisis et, aux États-Unis, de l’interface heurtée entre calendrier de retrait et discours électoral interne. Penser la sortie de crise avant de s’engager, tel est le leitmotiv désormais.


Source : Entretien de Jean-François Fiorina, directeur de l’Ecole supérieure de commerce de Grenoble, avec Olivier Zajec - Note CLES (Comprendre Les Enjeux Stratégiques) - Les entretiens géopolitiques mensuels du directeur, publié sous le titre : Quelles perspectives stratégiques pour les Etats-Unis ? - HS n°8 - octobre 2011 – Voir le site de de l’Ecole supérieure de commerce de Grenoble Voir


Plus

Olivier Zajec, La nouvelle impuissance américaine - Essai sur dix années d’autodissolution stratégique, Editions de L’œuvre, septembre 2011, 184 p. ISBN : 978-2-356-31108-5

Dix ans se sont écoulés entre les attentats du 11 septembre et l’élimination d’Oussama ben Laden.

Une période pendant laquelle la puissance US a changé de nature. Dix années d’approximations et de manipulations qui ont dessillé bien des yeux et multiplié les interrogations sur une "hyperpuissance" incapable de stratégie cohérente depuis que la chute de l’URSS l’a rendue orpheline d’un ennemi digne de ce nom. La mort d’un Ben Laden oublié de tous ne peut masquer le processus d’"autodissolution stratégique" entamé symboliquement le 11 septembre 2001. Le véritable Ground Zero ne se situe pas à l’emplacement des Tours jumelles, mais à quelques rues de là, à Wall Street, où la crédibilité de la première puissance mondiale a été engloutie en 2008 sous les eaux noires d’une crise autogénérée. Il sera moins aisé de retrouver le cadavre de cette crédibilité défunte que celui de Ben Laden. L’ère postaméricaine a commencé tant sur les plans économique, militaire que culturel.

Nous avons encore du mal à l’envisager, parce que la force de ce que l’on pourrait appeler notre Amérique interne nous empêche de regarder en face le naufrage de l’Amérique réelle.